Ukraine: «partie de poker menteur» autour du crash du MH17

Débris de l'avion MH17 de la Malaisia Airlines, en Ukraine
© REUTERS/Sergei Karpukhin

Le premier rapport sur le drame du vol MH17 vient d’être rendu public ce mardi 9 septembre au matin par le bureau d’enquête néerlandais pour la sécurité. Gérard Feldzer, ancien commandant de bord, et conseiller aéronautique et transport, analyse les conclusions de ce rapport. L’avion de ligne de la Malaysia Airlines s’était disloqué en vol le 17 juillet au-dessus de l’est de l'Ukraine. Il n'y a aucun survivant parmi les 298 personnes qui se trouvaient à bord et qui avaient embarqué à Amsterdam.

RFI : Selon le rapport, l’appareil a été abattu en vol par un grand nombre de projectiles à haute vitesse qui ont pénétré dans l’avion depuis l’extérieur. Premier constat : la thèse de l’accident est formellement écartée ?

Gérard Feldzer : Absolument, c’est ce qu’on peut aujourd’hui officialiser. On avait de grands doutes quand même à l’inspection des pièces disséminées au sol. Là, en fait, il s’agit de la confirmation, il y a une multitude d’impacts qui sont en fait des trajectoires ou des projectiles issus d’un missile sol-air. En effet, et ce n’est pas toujours connu, un missile n’atteint pas directement l’avion. Il explose quelques millisecondes avant l’impact pour faire le maximum de dégâts possibles. C’est exactement ce qui s’est passé. C’est une grande grenade supersonique, qui vole à 4 000 kilomètres/heure et qui ne laisse donc aucune chance pour l’avion en tous les cas. La question est de savoir qui a appuyé sur le bouton.

Vous employez ce terme de « missile », mais il n’est pas mentionné dans le rapport qui a été rendu public aujourd’hui...

Le rapport ne dit pas ça. Il est prudent, car il peut s’agir, comme le prétendent les Russes et les indépendantistes, d’un avion Soukhoï ukrainien qui aurait tiré un missile air-air. Dans ce cas, on ne voit pas trop la raison, parce qu’un avion est capable de mieux identifier un avion ami ou ennemi, ou un avion de ligne. Un 777, c’est quand même énorme. Donc cette thèse en tous les cas semblerait plus discutable, mais les experts veulent être prudents en disant : « Nous, nous racontons les faits, ce sont des projectiles qui sont issus d’un missile ». Mais les missiles air-air atteignent, eux, leur objectif. Ils ne disséminent pas autant de projectiles.

On raconte les faits, mais sans s’être rendus directement sur le terrain pour des raisons de sécurité ?

Il y a les raisons de sécurité. Les uns et les autres, bien sûr, ne veulent pas trop qu’on puisse découvrir des éléments qui puissent mettre en cause l’une ou l’autre des parties. Ce qui nous étonne aussi, c’est qu’à chaque fois qu’un missile est tiré, d’où qu’il vienne, il est repéré immédiatement par des satellites. Et on a du mal à croire que les Américains ne puissent pas fournir la preuve de ce qu’ils avancent en disant qu’ils ont la preuve que le missile est tiré par les séparatistes pro-russes, et des Russes qui, également, surveillent de près ce genre de missile. Donc c’est difficile. Nous sommes dans une partie de poker menteur. Nous avons maintenant tous les éléments techniques sur l’avion qui a explosé. Bien sûr, la réaction des pilotes sur l’enregistreur du vol pourrait peut-être amener un élément supplémentaire. La seule question aujourd’hui, c’est une question politique, diplomatique : qui a eu intérêt à tirer d’une part ? Et, s’il s’agit d’une erreur, ce qui est le plus probable, qui l’a commise ?

Cela veut-il dire que l’on retient l’information ou que l’on n’a pas cette information ?

Ça peut être les deux. Il y a un grand doute depuis le début dans cette affaire, parce que cela implique tellement d’éléments. Il y a la thèse privilégiée qui serait que les séparatistes pro-russes ont acquis - d’ailleurs ils s’en sont vantés quelques semaines, avant de le retirer de leur site - un système d’armes sophistiquées.

Alors qu’ils affirment aujourd’hui exactement le contraire, qu’ils n’avaient pas vraiment les moyens matériels pour tirer ?

Absolument. Et d’autre part, les Ukrainiens avaient à peu près une douzaine de systèmes d’armes de ce type, livrés ou laissés par les Russes lorsqu’ils sont partis d’Ukraine, ils doivent très bien savoir. C’est probablement vrai aussi qu’il y a un élément de ces batteries qui a été pris par les indépendantistes. Là aussi, il y a un jeu de poker menteur, les uns expliquant qu’ils ne l’ont pas en leur possession, alors que c’est le cas, et qu’ils n’ont pas les compétences, et là encore, c’est faux, parce qu’il y a une partie de l’armée qui est partie du côté des indépendantistes.

Donc c’est assez complexe. Ce n’est pas la première fois non plus que l’armée ukrainienne a descendu un avion civil. Cela est déjà arrivé il y a quelques années, lors d’un entraînement, à la suite d'une erreur. Donc aujourd’hui, tant qu’on n’a pas la preuve formelle des uns et des autres, moi je doute que ce soit les Russes eux-mêmes, de la frontière russe, parce qu’ils ont suffisamment de compétence pour identifier un avion civil, un avion ennemi ou un avion ami. Ces systèmes de radar, qui identifient l’avion, envoient un signal, et il y a un signal de réponse, comme une sentinelle, qui répondrait aux mots secrets. S’il n’y a pas de reconnaissance, à ce moment-là, le missile part vers cette cible. Simplement, est-ce que ces radars ont été défectueux ou mal utilisés ? C’est encore possible, mais là encore, je doute que les Russes ne sachent pas s’en servir.

C’est un rapport intermédiaire aujourd’hui, un rapport final sera rendu à l’été 2015. En saura-t-on plus à ce moment-là ?

Il y aura des petits éléments qui vont concourir peut-être à privilégier une ou l’autre des parties, mais nous n’avons pas beaucoup d’espoir. L’espoir, c’est vraiment de mener une enquête approfondie du côté politique pour que les langues se délient un peu. Il y a bien eu des gens autour de ces engins qui ont manipulé et qui ont assisté au départ de cette fusée. Ça finira peut-être par sortir.

Séparatistes pro-russes gardant le site du crash. Région de Donetsk. 22 juillet 2014. © Reuters/Maxim Zmeyev