Côte d’Ivoire: la CDVR «a failli dans sa mission»

La CDVR lors du début des audiences publiques le 8 septembre 2014.
© AFP / ISSOUF SANOGO

Après trois semaines d'audiences publiques et quelques derniers témoignages poignants, la Commission dialogue, vérité et réconciliation (CDVR) a refermé ses travaux, mardi 30 septembre. Trois semaines d’audiences pour rendre compte, à travers les récits de victimes et d'auteurs de violences issus des deux camps adverses, de dix années de violences en Côte d’Ivoire. Issiaka Diabi est le président du Collectif des victimes en Côté d’Ivoire (CVCI), une association qui existe depuis 2001. Il est l’Invité d’Afrique Soir et tire un bilan très négatif de ces auditions.

RFI : Quel bilan tirez-vous de ces auditions ?

Issiaka Diabi : Le bilan pour nous est catastrophique. Nous sommes au regret de constater que la CDVR, contrairement à ses fondamentaux, a réussi à accentuer l’état traumatique des victimes. Ce qui nous amène à dire haut et fort que la Commission Dialogue Vérité et Réconciliation a failli dans sa mission.

Nous avions demandé à la CDVR de mener des actions avec les victimes pour trouver une solution à la situation sociale délétère, à leur état de santé critique et à la situation de non scolarisation des orphelins de la crise. Nous avons demandé la CDVR de trouver une solution à nos préoccupations, une solution qui pourra éventuellement nous prédisposer à rencontrer éventuellement nos bourreaux ou peut-être leur donner notre pardon.

Pour vous, clairement, ces auditions ne tournent pas la page des violences politiques en Côte d’Ivoire ?

Avec regret nous le constatons, absolument pas.

Il y a malgré tout 63 000 personnes qui ont été entendues depuis la mise en place de la Commission. Au final, 80 témoignages ont été entendus. Cela ne suffit pas pour vous ?

Ça ne suffit pas du tout pour nous. Nous à la CVCI, nous avons déjà près de 2 800 victimes. Je crois qu’il y a trois ou quatre seulement qui ont été auditionnées par la CDVR au cours de cette audience publique. Ces 80 victimes ne peuvent pas traduire dans les faits les préoccupations des 60 000 victimes.

Comment s’est opéré le choix de ceux qui ont été entendus ?

Aujourd’hui nous ne pouvons pas vous dire sur quels critères la CDVR s’est basée pour choisir les victimes. Ce que nous savons, et nous le disons clairement, c’est que la CDVR a œuvré pour servir à l’opinion nationale et internationale. C’est ce simulacre de réconciliation que nous avons dénoncé.

Vous dites que la commission n’a pas fait son travail. Qu’est-ce que vous auriez souhaité ? Que cela se passe, par exemple comme au Rwanda, avec les Gacaca ? Les juridictions populaires dans lesquelles on retrouvait face à face victimes et bourreaux ? C’est un processus de ce type-là que vous auriez voulu pour la Côte d’Ivoire ?

Effectivement, nous avons voulu que ce soit comme par exemple avec les Gacaca où nous avons parlé de l’Afrique du Sud et du Bénin. Je ne citerai que ces trois cas. Je vous rappelle que ces processus ont beaucoup évolué, parce que c’est la société civile qui les a amenés. Il y a des traditions en Côte d’Ivoire pour sortir de chaque crise. Les raisons d’Etat ont tout le temps prévalu sur un Etat de droit. Etant entendu que ce processus de réconciliation nationale était piloté par un homme politique, cette personne n’œuvrera que pour le bien-être de son parti politique.

Vous faites allusion à l’ex-Premier ministre Charles Konan Banny ?

Effectivement, je fais allusion au Premier ministre Charles Konan Banny. Ce qui m’amène à interpeller le chef de l’Etat, lui demandant de faire assez de place dans ses actions à la société civile qui a son mot à dire concernant le bien-être de la Côte d’Ivoire.

Après ces auditions la parole est maintenant à la justice. Ceux qui ont témoigné sont-ils tous poursuivis ? Est-ce qu’ils sont également poursuivis, quel que soit le camp dont ils faisaient partie au moment des violences ?

D’abord, concernant cette histoire de notion du temps, le Collectif des Victimes en Côte d’Ivoire qui est une association des victimes des parents des victimes, nous sommes apolitiques. Nous n’adhérons à aucune confession religieuse. Nous estimons qu’en Côte d’Ivoire il y a effectivement deux camps. Il y a le camp de ceux qui ont commis des crimes et le camp des victimes. Les premiers doivent répondre de leurs actes devant la justice. Les seconds doivent les rétablir dans leur dignité. Le droit à la justice est un droit fondamental.

Où en est ce processus judiciaire aujourd’hui ?

Aujourd’hui, nous sommes vraiment désolés de vous dire qu’en Côte d’Ivoire, depuis les différentes crises, depuis plus d’une décennie, la justice ivoirienne n’a jamais respecté les droits fondamentaux des victimes. Aujourd’hui au sortir de la crise, la justice ivoirienne ne peut pas nous dire combien de bourreaux elle a jugés. Le seul cas que nous connaissons encore en Côte d’Ivoire c’est le cas du colonel Keita qui a été assassiné et le cas de Sylvain Maillet en France. C’est les deux cas qui ont eu des suites judiciaires. A part ces deux cas il n’y en a pas d’autres. Vraiment, c’est regrettable.

Vous voulez que cela aille plus vite ?

Nous voulons que cela aille plus vite. Nous voulons aussi que tous les auteurs des crimes répondent de leurs actes devant la justice. Nous voulons que la justice ivoirienne emboîte le pas à la CPI qui est déjà en train de travailler pour atténuer notre état traumatique.

Vous avez l’impression que la voix des victimes depuis 2010 n’a pas été suffisamment entendue ?

Absolument pas. Depuis le coup d’Etat de 1998-99 la question essentielle de la situation des victimes n’a jamais été la préoccupation des gouvernements successifs que la Côte d’Ivoire a connus. Vous voyez, au sortir de cette crise le gouvernement ivoirien a mené des actions que nous saluons. Il y a le développement, il y a les routes qui sont en train d’être faites, il y a les hôpitaux qui ont été réhabilités, il y a la réinsertion qui est en train de se faire. Mais, aujourd’hui aucun appareil étatique ne peut faire le bilan de son assistance aux victimes. C’est déplorable.

Est-ce que dans ce contexte vous pensez qu’on peut aller sereinement aux prochaines échéances électorales en Côte d’Ivoire ?

On peut y aller parce qu’aujourd’hui on parle de réconciliation parce que d’abord les victimes, il faut les reconnaître, ne sont pas dans un état d’esprit de vengeance ou de revanche. Je crois que c’est un grand cadeau que les victimes ont fait à la Côte d’Ivoire. Il n’y a pas eu de revanche. Il n’y a pas eu de vengeance. Il n’y a pas eu de répression. Il faut que les pouvoirs publics se saisissent de ce cadeau des victimes un tant soit peu, pour atténuer leurs souffrances.

Le bilan, pour nous, est catastrophique. Nous sommes au regret de constater que la Commission dialogue, vérité et réconciliation (CDVR), contrairement à ses fondamentaux, a réussi à accentuer l’état traumatique des victimes, ce qui nous amène à dire, haut et fort, que la CDVR a failli dans sa mission.
Issiaka Diabi
01-10-2014 - Par Nathalie Amar