Anes situ n°17, Hicham Benohoud, 2012-2013.
© Hicham Benohoud

C'est un événement culturel qui parcourt le Maroc en horizontal et en vertical et ambitionne d'entrer dans les annales. L'enjeu ? Saisir et comprendre les expressions artistiques du seul pays du Maghreb resté en paix après le Printemps arabe. Un État qui de surcroît prône un islam modéré et éclairé dans une Afrique de plus en plus islamisée. Après l'inauguration du premier musée d'art moderne et contemporain à Rabat début octobre par le roi Mohamed VI, le Maroc affiche, à partir de cette semaine et en collaboration avec le musée du Louvre et l’Institut du monde arabe (IMA), son ouverture culturelle à Paris à travers deux expositions majestueuses : « Le Maroc médiéval » et « Le Maroc contemporain ».

Le Monde Arabe sous pression. En 2014, chez Batoul S’himi, la suite du Printemps arabe prend la forme d’une cocotte minute vert pastel bizarrement découpée. Mille ans auparavant, c’était le règne des Idrissides qui fut en déclin et les nouveaux maîtres de Fès, des tribus alliées aux puissants voisins fatimides et omeyyades, commandèrent un nouveau minbar en bois de cèdre sculpté pour le prêche du vendredi. Deux œuvres actuellement exposées à Paris pour montrer que le Maroc est resté ce qu’il était depuis toujours : un carrefour de civilisations soumis aux cultures et pressions diverses et variées.

Un empire conquérant et multiculturel

Dans Le Maroc médiéval au musée du Louvre, c’est un empire conquérant et multiculturel qui s’affiche avec fierté. Le monumental lustre-cloche de la mosquée al-Qarawiyyin de Fès - c’est de la folie de l’avoir sorti en le portant à la manière d’une « mariée » dans la médina de Fès et suspendu au Louvre le temps de l’exposition -  symbolise avec éclat et raffinement la victoire glorieuse des armées du sultan Abu al-Hasan en 1333 lors de la bataille de Gibraltar contre les chrétiens. C’est le sultan lui-même qui ordonna que cette cloche d’église soit transformée en lustre de mosquée. Un peu plus loin sur le parcours de l’exposition, on remarquera le célèbre griffon qui ornait avec une certaine arrogance le toit de la cathédrale de Pise. Créée dans un atelier d’al-Andalus ou du Maghreb, la grande sculpture en bronze a pu être prise comme butin lors d’une des batailles qui opposèrent les Pisans aux musulmans au cours du 11e siècle.

Depuis toujours, du Moyen-Âge jusqu’à nos jours, la culture a permis de mener des batailles et de savourer et sublimer les victoires. À l’Institut du monde arabe, 82 artistes visuels exposent plus de 300 œuvres dans l’exposition phare sur la création marocaine contemporaine. Jusqu’en janvier 2015, il y aura aussi plus de 80 philosophes et intellectuels qui s’y rencontreront et 400 chanteurs, musiciens, danseurs et chorégraphes présenteront 40 spectacles. Une illustration de la pluralité des expressions artistiques qui règnent dans le Maroc d’aujourd’hui et de la nouvelle Constitution marocaine du 29 juillet 2011 qui revendique son attachement à la diversité et « aux valeurs d’ouverture, de modération, de tolérance et de dialogue pour la compréhension mutuelle entre toutes les cultures et les civilisations du monde ».

L’apogée de l’Occident islamique

Au musée du Louvre, les racines de cet héritage sont brillamment mises en évidence. Dans le plus grand musée au monde, Le Maroc médiéval revit pleinement son époque de gloires et de contradictions. Entre le 11e et le 15e siècle, on y rencontre l’apogée de l’Occident islamique avec une succession de dynasties. L’exposition ouvre avec l’époque des Idrissides, ce royaume autonome fondé au 9e siècle qui a vu naître la ville de Fès, capitale spirituelle et culturelle du Maroc. En 1070, les Almoravides élisent Marrakech comme nouvelle capitale. Les Almohades (1146-1269) créent un empire centralisé autour de trois capitales : Marrakech, Séville et Rabat. Le dogme de l’unicité divine s’installe et la calligraphie s’impose comme l’expression artistique majeure d’une nouvelle culture visuelle. C’est la chute de Marrakech en 1269, pendant le règne des Merinides, suivie de l’arrivée de la Peste noire à l’Est et l’avancée des chrétiens au nord qui marqueront la fin de cette période historique du Maroc médiéval.

 

Le lustre-cloche, le minbar et la bannière du sultan : trois chefs d’œuvres de l’exposition « Le Maroc médiéval », décrits par les deux co-commissaires générales de l’exposition, Yannick Lintz et Bahija Simou.
17-10-2014 - Par Siegfried Forster

Malgré les guerres et les destructions, c’est un grand moment de la civilisation. Cette région du monde qui s’étire de l’Espagne jusqu’à l’Afrique, peuplée par des juifs, des musulmans et des chrétiens, n’a jamais cessé d’être un carrefour culturel créant et réinterprétant des valeurs comme l’ouverture et la tolérance. « Le multiculturalisme et le syncrétisme artistique font partie de l’identité de la culture marocaine, affirme Bahija Simou, directrice des Archives royales au Maroc et co-commissaire générale de l’exposition au Louvre. C’est une terre de rencontre de civilisations, un parcours d’échange de savoir-faire et de sciences. La civilisation marocaine s’est abreuvée de l’Afrique, de l’Andalousie, du Coran, de composantes arabo-islamique, amazighe, saharo-hassanie, hébraïque et méditerranéen. »

Un médiateur entre l’Afrique subsaharienne et l’Occident latin

Une stèle funéraire en marbre sculpté du 12e siècle de la nécropole de Gao-Saney au Mali témoigne de l’extension de l’empire vers l’Afrique subsaharienne. À cette époque, le Maroc jouait un rôle très important au point de vue commercial : « Le Maroc était un médiateur entre l’Afrique subsaharienne et l’Occident latin. Plusieurs itinéraires commerciaux ont été dessinés à cette époque, plusieurs villes ont vu le jour : Tombouctou, Marrakech, Cordoue… Il y avait aussi des échanges avec Pise, Venise, Gène. »  Et c’est à Yannick Lintz, directrice du département des Arts de l’Islam au Louvre et co-commissaire de l’exposition, de renchérir : « Nous avons envie de montrer que cela n’a pas été uniquement un moment de djihad entre les catholiques d’Espagne et les arabes de l’Afrique du Nord, mais un vrai moment d’échange et de développement artistique et culturel. Le Maroc médiéval détermine l’identité culturelle marocaine dominante d’aujourd’hui. »

Est-ce que la culture marocaine contient les ingrédients d’un remède contre l’islamisme radical ? Dans la question réside pour Jack Lang l’intérêt d’organiser Le Maroc contemporain, la plus grande exposition jamais consacrée en France au Royaume chérifien. Le parcours investit sept étages et le parvis de l’Institut du monde arabe à Paris et comporte surtout le message des « vertus de la tolérance et du respect face à des situations de fanatisme, d’intolérance et de violence qui peuvent se produire ici ou là. Le Maroc offre une autre alternative, de paix, de respect et de créativité. Là se trouve le chemin de l’avenir. »

Les révélations du Maroc contemporain

C’est Jean-Hubert Martin - à qui l’on doit l’exposition mythique Les Magiciens de la Terre - qui a fait la sélection des artistes. « Le choix a été fait à partir des œuvres. On est parti en voyage, dans des régions où les gens du milieu de l’art marocain ne vont pas en général : dans le sud, la partie orientale, dans des endroits un peu retirés, et on a vu beaucoup d’artistes. Ainsi, notre choix nous a permis de révéler peut-être même aux Marocains quelques artistes vraiment méconnus qui se trouvent dans cette exposition. »

Après la présentation des pionniers des années 1960 comme Mohammed Melehi, Farid Belkahia ou Abdelkébir Rabi', c'est aux jeunes artistes de questionner leurs fantasmes, la migration et les conventions. Nour Eddine Tilsaghani nous conduit au milieu d’une plage de sable sur un Passage protégé marqué en jaune criant sous forme de tirage numérique peint sur toile. Hassan Echair présente une mystérieuse et inquiétante Caravane carbonisée faite de rondelets métalliques noircis. Mohammed Laouli se moque de nous avec son Golf project où il déroule un bout de gazon sur un terrain vague après la destruction : « Maintenant je peux jouer sur le gazon des bouchers ».

La présence du corps et des jeunes artistes femmes qui se réapproprient leur corps est un autre des grands thèmes de l’exposition : « il y a des femmes qui, pour la première fois, non seulement représentent le corps, mais elles se présentent elles-mêmes, raconte Moulim El Aroussi, le commissaire général associé. Dans une société qui est encore traditionnelle, c’est quelque chose de très fort de voir des filles prendre le risque de proposer leur corps et de le mettre en scène. »

« Casse-tête pour musulman modéré »

C’est Safaa Mazirh qui expose dans sa série Autobiographie, d’une manière déchirante, le corps nu d’une femme accroupie et visiblement mal à l’aise. Nadia Bensalla nous emmène pendant 2 min 45 à Marrakech où elle se promène sous les insultes des passants, parce qu’habillée d’une burqa qui s’arrête à la hauteur d’une robe courte. D’autres artistes osent même jouer avec l’iconographie religieuse comme Mounir Fatmi avec sa Casse-tête pour musulman modéré où il transforme des rubick’s cubes en Kaaba. Est-ce qu’une telle exposition serait possible au Maroc ? « Tout à fait, remarque Jean-Hubert Martin. Malheureusement, il n’est pas prévu de montrer cette exposition au Maroc, mais je pense que cela ne poserait pas de problème d’y exposer les mêmes œuvres. Par exemple, Saïd Afifi montre un cube noir, donc une Kaaba, en train de sombrer dans la mer. Il montre également La Mecque avec la Kaaba remplacée par une sphère. Et ses œuvres ont été exposées dans une galerie à Casablanca. »

L’exposition à l’IMA ne cherche pas à sonder les limites de la liberté d’expression artistique auxquelles des artistes se sont cognés au Maroc, comme le dessinateur Khalid Gueddar, condamné en novembre 2009 à quatre ans de prison avec sursis pour une caricature sur la famille royale et une autre caricature sur le roi Mohamed VI publiée sur un site français. On se souvient aussi du rappeur Mouad Belghouat, connu pour ses chansons critiques vis-à-vis de la monarchie et condamné en 2012 à un an de prison pour le clip de sa chanson Les chiens de l’État, diffusé sur YouTube.

Une rupture dans le champ artistique marocain

Pour Moulim El Aroussi, chef du département de philosophie à la Faculté des lettres et des sciences humaines de Casablanca et commissaire général associé, l’aspect essentiel de l’exposition se trouve ailleurs : « La scène artistique marocaine est aujourd’hui la plus vivace au niveau de la Méditerranée du monde arabe et de l’Afrique. Cette exposition est exceptionnelle, parce qu’elle représente une rupture dans le champ artistique marocain, c'est-à-dire entre une pratique moderne devenue académique et une pratique artistique contemporaine, basée essentiellement sur des éléments et des moyens d’expression nouveaux. »

Reste à savoir qui ou quoi a provoqué ou permis cette rupture ? Le roi Mohamed VI ou le Printemps arabe ? « Depuis l’avènement de Mohamed VI, il y a eu une libération incontestable, une vraie liberté d’expression au Maroc, avance Jean-Hubert Martin. On dit aussi partout que le roi s’intéresse beaucoup à l’art. On sait qu’il a une collection et qu’il achète des œuvres assez innovatrices. La seconde chose, ce sont les événements de 2011 qui ont aussi joué un rôle avec cette effervescence de la population, en particulier de la jeunesse. Cela s’est traduit chez les artistes par un renouvellement des thématiques et des préoccupations qu’on voit dans beaucoup d’œuvres. »

Le roi Mohamed VI, le Printemps arabe, les artistes et la rue

Le nouveau musée Mohamed VI à Rabat, dédié à l’art moderne et contemporain, inauguré après dix ans de travaux le 8 octobre 2014. © AFP PHOTO / FADEL SENNA
Le nouveau musée Mohamed VI à Rabat est très important pour les artistes.
Jean-Hubert Martin, commissaire général de l'exposition Le Maroc Contemporain à l'Institut du Monde Arabe.
17-10-2014 - Par Siegfried Forster

Selon Moulim El Aroussi, « le propre de l’art contemporain est d’être un peu vandale, d’arracher les espaces. Les jeunes Marocains ont trouvé des lieux. Par exemple, ils ont occupé les anciens abattoirs de Casablanca. Et avec le Printemps arabe, les plasticiens et les musiciens ont aussi investi la rue. Il y avait une interaction entre les jeunes artistes et les activistes. C’est peut-être aussi ça qui a fait que les mouvements au Maroc n’ont pas étés violents et qu’ils sont restés dans la ligne de revendications pacifiques et non pas détournés vers des idéologies meurtrières. »

Le roi Mohamed VI a fait en tout cas le pari de la culture, souligne Bahija Simou, la directrice des Archives nationales au Maroc : « Sous le règne de Sa Majesté le Roi Mohamed VI, plusieurs institutions culturelles ont vu le jour : la Bibliothèque nationale, les Archives royales, l’Institut royal de l’histoire. Et à Rabat vient d’ouvrir un musée réservé à l’art moderne et contemporain. Cela symbolise la reconnaissance de cette histoire culturelle et artistique. »

Comme toujours, il y aura des contradictions à surmonter. Un peu comme les paradoxes révélés sur la photographie Ânes situ d’Hicham Benohoud qui montre deux ânes dans une maison habitée à Casablanca qui essaient de tirer la même petite charrette dans deux directions totalement opposées. Pour le photographe qui expose dans le monde entier et qui commence à avoir « pas mal de collectionneurs aussi à Casablanca » , le nouveau musée représente un nouvel espoir pour les artistes marocains : « Nous, les artistes, nous sommes heureux que le Maroc puisse avoir une vitrine aussi bien au niveau national que pour l’extérieur. Le Maroc est un pays avec plus de dix millions de touristes par an et quand ils viennent, ils sont un peu paumés. Souvent ils demandent s’il n’y a pas de musées. Donc ils vont visiter des petits musées privés, mais, avec le nouveau musée, ils peuvent voir 100 ans de création marocaine. »

Lire aussi : Les artistes arabes agencent l’art du XXIe siècle

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Le Maroc médiéval, exposition au musée du Louvre, du 17 octobre au 19 janvier.Le Maroc contemporain, exposition à l’Institut du monde arabe (IMA), du 15 octobre au 25 janvier.