Burkina Faso: pour Guy Hervé Kam, «il faut que l'alternance s'installe»

Blaise Compaoré, le président burkinabè.
© Reuters/Noor Khamis

Faut-il réformer la Constitution pour permettre à Blaise Compaoré de se représenter à la présidentielle de 2015 ? C’est la question qui sera posée par référendum aux Burkinabè, a décidé le 21 octobre le gouvernement. Une annonce qui a provoqué la colère de l’opposition et suscité des manifestations sporadiques cette nuit dans la capitale burkinabè. Maître Guy Hervé Kam, représentant de la société civile, membre de l’ONG «Balai citoyen», est l’invité de Chantal Lorho.

RFI : Maître Guy Hervé Kam, est-ce que vous vous attendiez à ce que le gouvernement burkinabè décide de soumettre à référendum la modification de l’article 37 de la Constitution?

Maître Guy Hervé Kam : Oui, il faut dire que nous nous attendions à cela. Et d’ailleurs depuis l’échec du dialogue politique il y a une dizaine de jours, nous savions que ce n’était plus qu’une question de jours. On s’attendait à cela et on se préparait aussi à cela.

Pour vous, ce référendum entérine forcément « le pouvoir à vie » de Blaise Compaoré ? Il n’a aucune chance de se dérouler de manière claire et transparente?

De toute façon, le pouvoir de la IVe République a toujours montré que non seulement il ne respectait pas ses engagements, et que pour ce qui concerne les élections en 2012, on a vu le vice-président de la mairie de Ouagadougou en train de voler des urnes en présence de monsieur François Compaoré. Donc, ce sont des spécialistes en truquage d’élections et donc il n’y a aucune chance en fait qu’un référendum soit transparent. D’ailleurs, le gouvernement a adopté, il y a quelques jours, un projet de loi, qui permet au ministère de l’Aménagement territorial de desservir la Céni, la Commission électorale nationale indépendante, et donc d’organiser lui-même les élections en cas de difficultés. Nous pensons que tout ça c’est pour faire en sorte qu’il y ait un référendum, mais un référendum dont les résultats sont connus d’avance.

Est-ce que vous comptez sur la Commission européenne ou sur les chancelleries occidentales pour faire reculer le gouvernement burkinabè ?

Je pense qu’il est bien entendu du devoir du peuple burkinabè de s’opposer. Mais bien entendu aussi du devoir de la communauté internationale de soutenir les peuples qui se battent pour éviter les changements anticonstitutionnels. Et nous disons que la communauté internationale, l’Union européenne en tête, ne doivent pas attendre que les conséquences se produisent avant de prendre acte et de venir en aide. Le peuple burkinabè aujourd’hui est en face d’un changement anticonstitutionnel. Nous allons nous mobiliser et nous espérons que la communauté internationale suivra la détermination du peuple burkinabè.

Vous parlez de mobilisation. Est-ce qu’il y aura un front uni de l’opposition, soutenu par la société civile pour contester ce référendum ? Parce qu’il y a eu des manifestations spontanées cette nuit à Ouagadougou, mais il n’y a pas eu foule dans la rue ?

Oui, des manifestations spontanées, comme vous le dites. Des manifestations plus organisées seront préparées. Et depuis 2013, l’opposition, réunie autour du chef de file de l’opposition, et la société civile ont toujours fait des manifestations unitaires. Et nous pensons que, plus que jamais, l’unité sera de mise. Et cette fois-ci nous espérons que les syndicats aussi vont se joindre à nous, pour que finalement tout le monde se donne la main pour refuser cet attentat à la Constitution.

Vous espérez des centaines de milliers de personnes dans les rues, par exemple?

Je ne saurais le dire. Nous l’espérons… On a déjà eu des centaines de milliers dans la rue à Ouagadougou, notamment les 18 janvier et 23 août passés, et nous pensons que cette fois-ci ce sera non seulement Ouagadougou, mais aussi Bobo et partout dans le Burkina Faso.

Blaise Compaoré est arrivé au pouvoir en 1987 par un putsch qui a coûté la vie au président Thomas Sankara. Elu en 2002, il a été réélu en 1998 et il entend donc rempiler en 2015. Comment expliquez-vous cette longévité de Blaise Compaoré ?

Je pense que les conditions dans lesquelles Blaise Compaoré est arrivé au pouvoir ont beaucoup joué. En 1987, c’est la première fois qu’un coup d’Etat tuait un chef d’Etat en exercice. Et deux ans après, il y a eu deux autres membres du régime qui ont été tués. Et de 1987 à 1991, cela a été la période la plus sanglante de l’histoire politique du Burkina Faso. Et tout cela, en fait, a amené une certaine partie de la population sous la coupe réglée de monsieur Compaoré par la peur (...) Nous avons donc une nouvelle génération qui n’a pas connu 1987, qui a plutôt connu l’histoire de La Baule, de la démocratisation et qui aujourd’hui est prête à s’assumer.

Il faut rappeler que 60% des habitants du Burkina ont moins de 25 ans, donc c’est sur eux que vous comptez pour faire changer les choses ?

Oui, c’est sur eux que nous comptons. Nous leur disons qu'ensemble on n’est jamais seul. Nous n’avons pas d’armes. Notre nombre, c’est notre force. Et que de toute façon, ces jeunes, ce qu’ils font ce n’est pas pour quelqu’un d’autre. C’est pour eux-mêmes, c’est pour leur avenir. Nous ne comprenons d’ailleurs pas pourquoi ce pouvoir tient tant à rester, alors que sur tous les plans, ce sont des échecs. L'Education au Burkina ne fonctionne pas, la Santé ne fonctionne pas…

Il faut un système de gouvernance qui permet au peuple de jouer un rôle de contrôle. Un pouvoir qui est là depuis vingt-sept ans, qui veut encore dix ans… Quand est-ce qu’il va devoir rendre des comptes, ce pouvoir ? Il faut que l’alternance s’installe. Parce que seule l’alternance permettra aujourd’hui à Blaise Compaoré, et demain à d’autres gouvernants qui vont venir, de savoir qu’ils doivent travailler pour le peuple. Parce que lorsqu’ils vont partir, on va leur demander des comptes. C’est pour ça qu’aujourd’hui la jeune génération burkinabè, les intellectuels, les secteurs informels, les scolaires veulent aussi. Et la démocratie n’est pas bonne que pour les autres. Nous la voulons aussi chez nous.

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