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Tunisie Ennahda

«Le peuple tunisien fait preuve d’une extraordinaire maturité»

Dans un bureau de vote à Tunis, ce dimanche.
© REUTERS/Anis Mili

Ce dimanche, des élections législatives avaient lieu en Tunisie, près de quatre ans après la « révolution de jasmin » qui a mis fin à la dictature de Ben Ali. En jeu : 217 sièges de députés. Un scrutin clé pour la transition démocratique. Entretien avec Nicolas Beau, rédacteur en chef du  site internet Mondafrique.com. Il vient de publier chez Grasset L’exception tunisienne, avec son confrère Dominique Lagarde.

RFI : Quand on voit ce qu'il se passe en Libye, le chaos ; ou ce qu'il se passe en Syrie, la guerre ; sans parler de l'Egypte, où le pouvoir a été repris par l’armée ; peut-on dire à l'inverse que la Tunisie a réussi sa révolution, même si la transition reste délicate ?

Nicolas Beau : En tout cas, elle a réussi la première phase de la transition avec ses élections législatives libres et qui ont enfin donné à la Tunisie, presque quatre après le départ de Ben Ali, un pouvoir légitime capable d’affronter les énormes difficultés auxquelles la Tunisie doit faire face, notamment économiques. La situation économique est absolument désastreuse : le chômage est grandissant et le tourisme s'est malheureusement écroulé. Les délocalisations, aujourd’hui, ne fonctionnent plus comme autrefois.

La Tunisie doit également faire face à la situation sécuritaire, notamment à cause de la proximité de la Libye. Des groupes jihadistes circulent librement dans ce pays et les armes franchissent allègrement la frontière tuniso-libyenne. Il y a des risques considérables d’attentats. Le ministère Intérieur tunisien a même révélé que l’ambassadeur américain à Tunis avait été menacé par un attentat à la voiture piégée. En tout cas ces élections ont lieu. Je crois qu’il y a quelques difficultés à Paris, où il y a quelques centaines de personnes qui ne sont pas inscrites sur les listes, il y a un peu de remous, mais globalement elles se passent bien et incontestablement, le peuple tunisien fait preuve d’une extraordinaire maturité par rapport à d’autres pays arabes.

Deux partis sont donnés favoris pour ces législatives : Ennahda, le parti islamiste et Nidaa Tounes, une formation hétéroclite. Pourquoi le parti Ennahda reste-t-il favori alors qu’il a dû quitter le pouvoir en janvier, après trois années qui ont déçu beaucoup de Tunisiens ?

Il reste une force dominante, probablement son score va se tasser par rapport aux 35% de voix qu’il avait obtenues aux élections constituantes d’octobre 2011, mais il reste une des forces principales du pays parce que le parti est en état de marche, c’est un parti extrêmement discipliné en plus, qui a à sa tête une personnalité charismatique, sans doute la personnalité la plus forte aujourd’hui sur l’échiquier politique tunisien, Rached Ghannouchi.

C'est un politique très sophistiqué, qui a su prendre les tournants politiques, notamment lorsqu’il a vu comment les choses tournaient en Egypte ou en Syrie. Il a su se détacher du courant salafiste et d’autre part, il a su se retirer du pouvoir - il n’était pas obligé - pour laisser un gouvernement indépendant de technocrates préparer les élections. C'est quand même là des concessions qu’il a faites et qui montrent le parti Ennahda sous un jour nouveau, par rapport à ce qui était son image au début de la transition, et un parti qui veut le consensus, qui veut durer et qui veut s’intégrer réellement au paysage politique.

Rached Ghannouchi affirme que le premier objectif de la révolution, la liberté, a été atteint, mais il reconnaît que son parti n’a pas réussi de miracle économique. Aujourd’hui, il réclame une seconde chance. Vous croyez que les Tunisiens vont la lui accorder ?

Et bien malheureusement, les dossiers économiques et sociaux n’ont pas du tout été dans le débat économique tunisien. Or, ce sont eux aujourd’hui qu’il va vraiment falloir affronter. Le mois dernier, j’étais un peu à l’intérieur de la Tunisie, dans cetteTunisie des oubliés que tous les gouvernements successifs - Bourguiba, Ben Ali, Ennahda - ont laissé de côté. Incontestablement, on découvre des centaines, des milliers de chômeurs qui n’ont qu’une obsession, gagner la France.

La France est un pays complètement fantasmé par cette jeunesse, qui n’a pas de travail, et qui risque d’ailleurs, même pendant les scrutins qui vont avoir lieu aujourd’hui et ensuite en novembre et en décembre pour ce qui est de l’élection présidentielle, de se détourner des urnes. On entend beaucoup de gens extrêmement déçus du processus démocratique, parce qu’ils n’ont rien vu venir concrètement en investissements, en emplois et en services publics.

L’autre favori du scrutin est Nidaa Tounes. Ce qui est un peu étrange, vu de l’extérieur, c’est le côté hétéroclite de cette formation, puisqu’elle rassemble aussi bien d'anciens opposants à Ben Ali, que des cassiques de l’ancien régime ?

Nidaa Tounes a essayé de ratisser très large, pour contrer Ennahda, donc pour favoriser un vote utile anti-Ennahda. Incontestablement, certains fidèles de Ben Ali ont rejoint cette formation. Il faut reconnaître qu’à l’époque de Ben Ali, le parti du pouvoir, le Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD), regroupait un million d’adhérents pour une population de 12 millions. C’est très difficile, aujourd’hui, de créer un parti en Tunisie sans avoir un certain nombre d'anciens membres du RCD. Même Ennahda, dans ses rangs, compte d'anciens membres du RCD.

Nidaa Tounes se démarque quand même de l’héritage de Ben Ali. Il revendique l’héritage de Bourguiba, parce que l’héritage de Ben Ali, lui, est assumé par cinq de ses anciens ministres, qui vont se présenter à l'élection présidentielle et qui ont permis un recentrage dans la dernière phase de la campagne de Nidaa Tounes, qui apparaît moins comme une revanche de Ben Ali que comme un sursaut pour empêcher les islamistes de revenir au pouvoir.

En tout cas, une chose est quasiment certaine : quel que soit le parti vainqueur, il ne pourra pas gouverner tout seul...

Alors, c’est là où la jeune démocratie tunisienne est vulnérable. Il y a 1 300 listes pour une trentaine de circonscriptions, c'est-à-dire 50 ou 70 listes dans certains gouvernorats. C’est évidemment beaucoup trop : 13 000 candidats. Le risque, c’est que les deux grandes forces dont on a parlé ne remportent pas une grande majorité de suffrages et qu’on assiste à une espèce de fractionnement de l’Assemblée législative tunisienne et l'obligation de coalition hétéroclite.

Il n’ y a pas, en Tunisie, qui a connu deux dictatures, de grandes traditions politiques, de regroupements, de compromis, etc. C’est comme une démocratie à construire. Donc, si on assiste à un Parlement où, comme sous la IVe République chez nous autrefois, il y a 20 ou 30 partis, le pouvoir exécutif risque d’être faible, impuissant, face au défi qu’il vient de relever.

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