Tunisie: «vers un gouvernement d’union, peut-être technocratique»

Béji Caïd Essebsi, le leader de Nida Tounes, à la sortie du siège du parti, le 28 octobre 2014.
© REUTERS/Zoubeir Souissi

Dans l’attente des résultats officiels des élections législatives en Tunisie, le parti islamiste Ennahda a déjà reconnu sa défaite et estime avoir obtenu environ 67 sièges contre 80 pour la formation Nida Tounes. Sans majorité absolue, il y aura donc des tractations en vue de former un nouveau gouvernement. Vincent Geisser, chercheur à l’Institut français du Proche-Orient, a répondu aux questions de RFI.

Anne Verdaguer : Comment sont accueillis ces résultats en Tunisie ?

Vincent Geisser : Je crois qu’il y a d’abord un soulagement de satisfaction, car ce processus électoral s’est bien déroulé, dans un climat relativement pacifique. On craignait énormément la violence politique et le risque terroriste. Finalement, ce risque n’a pas émergé. Le fait que ces élections se soient déroulées dans un climat pacifique, avec un respect des règles électorales sans fraude massive, est déjà un grand élément de satisfaction, y compris pour les perdants d’ailleurs.

Comment expliquez-vous la victoire de la formation hétéroclite Nida Tounes ?

Il y a une forte désillusion et une forte déception par rapport à la révolution, et les Tunisiens ont voulu marquer une forme de compromis électoral entre les avancées de la révolution et un certain retour à l’ordre.

Ce parti incorpore des éléments de l’ancien régime et son leader est un ancien ministre de Bourguiba. Il incarne un peu la figure de l’ordre. Par ce choix majoritaire en faveur de Nida Tounes, ils ont voulu marquer une sorte de compromis entre, je dirais, l’inspiration au changement, mais aussi la sécurité et la stabilité incarnées par ce personnage de 85 ans, Béji Caïd Essebsi, ancien ministre des Affaires étrangères et de l’Intérieur du président Bourguiba.

Peut-on parler d’un vote sanction pour les islamistes ?

Finalement, les islamistes se maintiennent à un très fort taux. Ils ont recueilli un très fort score. C’est plutôt une bipolarisation électorale et politique en Tunisie, entre les partisans un peu nostalgiques de l’ordre ancien et les partisans d’une autre forme d’ordre qui sont les islamistes.

On peut donc dire que la scène politique tunisienne est marquée par une sorte de bipolarisation conservatrice : dans une version un peu plus progressiste du côté de Nida Tounes, et dans une version un peu plus islamique du côté du parti islamiste, Ennahda. C’est plutôt les partisans de l’ordre qui l’on emporté dimanche 26 octobre, dans leur version – si je peux prendre une image - en « barbe » ou « sans barbe ».

Comment s’explique la défaite des islamistes ? Peut-on parler d’un manque d’expérience politique ?

Elle s’explique parce que je crois qu’il y a une très forte déception. Beaucoup attendaient des islamistes qu’ils injectent du changement, notamment sur le plan économique et social. Finalement, les islamistes n’ont pas transformé radicalement la société tunisienne, ce qui était d’ailleurs relativement impossible. Il y a donc une très forte déception.

Ils ont aussi perdu beaucoup de leur électorat qui a été assez – ce qui est plutôt un réflexe conservateur et peut-être marginal – déçu par les « compromis » égalitaires et laïques qu’ont pu faire les islamistes dans le cadre de la Constitution.

Ils ont donc un peu perdu leur électorat traditionnel et ils n’ont pas su convaincre un nouvel électorat. Je dirais que ce parti islamiste a une grande difficulté à se transformer en parti démocrate musulman. De ce point de vue, il n’a pas su convaincre les nouvelles générations de voter massivement pour lui. Il est resté prisonnier un peu d’un islamisme passé, tout en étant modéré, tout en étant un islamisme de compromis. Il reste malgré tout sur des chaînes du passé qui n’arrivent pas à séduire les nouvelles générations, à l’image de l’AKP en Turquie, par exemple.

Ces deux partis vont devoir se partager le pouvoir en Tunisie. Comment pensez-vous qu’ils vont pouvoir travailler ensemble ?

Il y a une forme de pacte entre eux pour reconnaître l’autre. De ce point de vue, les islamistes se sont empressés très vite de reconnaître la victoire de Nida Tounes. Il y a une sorte de pacte de non-agression, de participation. De là à dire qu’ils formeront une coalition, on ne le sait pas. Du côté du parti islamiste, il y a une volonté effectivement de former un gouvernement d’union avec Nida Tounes.

En revanche, dans le cas de Nida Tounes, il y a une partie proche de Béji Caïd Essebsi qui est pour ce compromis avec les islamistes et pour un gouvernement d’union. Mais il y a aussi une frange de gauche très anti-islamiste pour qui un gouvernement de compromis serait une trahison idéologique. On va donc vers un gouvernement plus ou moins d’union, peut-être technocratique, mais qui posera problème au sein de Nida Tounes, notamment chez les anciens de la gauche, les syndicalistes, qui refusent toute union avec les islamistes.

Le taux de participation n’a été que de 62%, soit environ un million de moins qu’en 2011. Est-on dans une défiance de la population face aux forces politiques ?

Je ne dirais pas défiance, mais je dirais désillusion, déception. Mais je tiens à dire qu’on s’attendait à pire. On pensait qu’il y aurait une beaucoup plus forte abstention électorale. Donc ce taux de 62 % est plutôt positif au regard effectivement, du pronostic et au regard des désillusions. C’est une campagne peu passionnée avec peu d’émotions et, malgré tout, les gens se sont quand même déplacés vers les urnes. Certes, beaucoup moins que pour les élections du 23 octobre 2011, mais dans des proportions relativement raisonnables, eu égard la déception, la désillusion, sur les premiers bilans de cette transition démocratique.

Est-ce que l’on peut parler aujourd’hui d’exception tunisienne en termes démocratiques ?

Au sens objectif oui. La Tunisie est même la rescapée, on peut dire, du printemps arabe. C’est le seul pays qui aujourd’hui est véritablement engagé dans un processus de transition politique et démocratique. C’est le seul pays qui a refondu complètement ses institutions et qui a vraiment adopté une Constitution démocratique. Je ne dirais pas qu’elle est laïque, mais civile.

Malheureusement, c’est la rescapée du printemps arabe, mais une rescapée qui fait sens. Beaucoup de citoyens tunisiens ordinaires regardent aujourd’hui la Tunisie et considèrent que l’hymne et le drapeau tunisiens sont un peu devenus les symboles de ce changement démocratique qui se fait un peu attendre dans le reste du monde arabe.