Soeuf Elbadawi, le crooner engagé des Comores

Soeuf Elbadawi, lors de la présentation live de son album «Mwezi WaQ», aux Francophonies de Limoges 2014.
© G. Bastide

Mwezi WaQ, Chants de lune et d’espérance est le titre du dernier album produit par le Comorien Soeuf Elbadawi. Musicien, mais aussi dramaturge et homme de spectacles, l’ancien journaliste de RFI a prolongé la magie de ce disque ancré dans la mélodie du quotidien des Comores, en proposant une version live qui reprend les moments les plus forts du CD. « Comme l’esquisse d’un poème s’adressant au monde… », dixit Elbadawi.

C’est parce que son chemin a croisé un jour celui du penseur martiniquais Edouard Glissant que Soeuf Elbadawi a envoyé valdinguer sa vie parisienne de « métro-boulot-dodo » pour retourner s’installer chez lui, dans les lointaines îles des Comores, à Moroni plus précisément.

Du jour au lendemain, il a quitté son job de journaliste à Radio France Internationale où il produisait des magazines sur des sujets aussi variés que la francophonie, la musique ou l’immigration... Mais au bout de quatorze années de fidèles et loyaux services, il est venu un moment où rien de tout cela ne l’intéressait plus beaucoup. Seul comptait un impérieux besoin de se retrouver qui le taraudait depuis quelque temps. Pour ce journaliste aux ambitions artistiques et littéraires, ces retrouvailles avec soi-même ne pouvaient passer que par le retour au pays natal, comme cela s’était passé avant lui pour un certain Aimé Césaire qui a érigé la notion de retour en un leitmotiv des lettres postcoloniales.

Quitter Paris

« J’ai quitté Paris, explique Elbadawi pour sa part, parce que je voulais m’inventer une existence dans mon pays natal. En tant qu’écrivain, j’étais taraudé par la question de savoir d’où je parlais. La réponse est venue de Glissant, qui n’a eu cesse de rappeler que le lieu était incontournable. Autrement dit, si ma mère ne comprend pas ce que j’écris, il y a un souci ! »

Soeuf Elbadawi est venu à l’écriture dès sa prime jeunesse, à travers ses découvertes, à la bibliothèque de l’Alliance française de Moroni, des lettres françaises, surtout du théâtre. Molière, Labiche, Beaumarchais qu’il s’est empressé de mettre en scène avec un groupe de comédiens amateurs. Son public était celui des expatriés français. A 20 ans, grâce à la rencontre avec un coopérant venu de Paris, il a eu la révélation des lettres africaines et antillaises, autrement plus engageantes quand on est Comorien. C’est avec une pièce de l’écrivain béninois Jean Pliya qu’il a obtenu son premier grand succès de comédien et son billet pour la France.

De l’aveu même de l’intéressé, les quatorze années passées à Paris n’ont pas été des années perdues. Elles furent au contraire riches en rencontres, découvertes et compagnonnages littéraires. Ses premiers écrits publiés datent de cette période. Ses premiers textes fictionnels et théoriques paraissent dans les pages de la revue Africultures et autres magazines et journaux de référence. Un des principaux jalons dans cette quête singulière de l’écriture fut la publication en 2003 des Dernières nouvelles de la Françafrique, un recueil des nouvelles dans lesquelles treize auteurs d’origine africaine racontent des histoires inspirées des rapports ambigus que la France entretient avec ses anciennes colonies.

Dire l’île natale

Le retour au pays natal en 2006 constitue à la fois une rupture et un renouveau dans la production littéraire d’Elbadawi qui ne se contente plus d’écrire la fiction, mais exprime ses rages, ses pensées et ses quêtes à travers une diversité de genres : musique, chant, théâtre, la poésie, la performance. Cette production se caractérise aussi par son objectif de dire l’île natale, son réel, son imaginaire, ses démons et son passé. Et en sous-texte, la dénonciation de cette monstruosité administrative qu’est le « visa Balladur ». Cette autorisation de voyager à l’intérieur de l’archipel, donnée au compte-gouttes par l’administration consulaire, est la cause de morts par noyade de milliers de Comoriens en route vers Mayotte, la grande île sœur restée dans le giron français après l’indépendance des Comores en 1975.

Le connaisseur de l’œuvre protéiforme de Soeuf Elbadawi retrouvera ces divers ingrédients de son inspiration poétique, ses colères comme ses rêves, dans l’album Mwezi WaQ, sous-titré Chants de lune et d’espérance, que l’artiste a fait paraître au sein du label parisien Buda Musique. L’ensemble est composé de treize morceaux puisés dans le patrimoine musical des Comores, tout en restant ancrés dans une contemporanéité culturelle et sociale. Il réunit sous l’égide du maître d’œuvre Elbadawi une formation d’une dizaine d’interprètes, tous habités par la musique.

Le livret explique : « Plus qu’aucune autre forme d’expression, la musique a servi à préserver une mémoire vive en ces terres. Un principe que le collectif d’artistes constitué autour de Mwezi WaQ, honore à sa manière, soit en reprenant des chants longtemps consacrés sur ce territoire, soit en composant des inédits à partir d’un vécu actuel, de manière à rester en phase avec les réalités profondes de ce pays aux mille visages. » Le charme fonctionne tant pour l’auditeur du CD que pour le spectateur qui a pu assister aux spectacles que Soeuf Elbadawi a tiré de ce riche album et dont la première a eu lieu aux Francophonies de Limoges. La tournée a conduit l’équipe – une formation réduite à quatre - à Paris et la banlieue où l'on pourra les écouter encore en mars 2015 (aux Deux pièces cuisine au Blanc-Mesnil pour plusieurs soirées).

On ne sort pas indemne d’un spectacle de Soeuf Elbadawi. Auteur-interprète, il manie la parole comme une arme, pour frapper là où ça fait mal. L’homme est aussi un crooner qui chante pour toucher et pour marquer l’auditeur pour longtemps de son sceau brûlant de nostalgie. Car « une chanson, c’est un cri, une douleur… »

Mwezi WaQ. Chants de lune et d’espérance (Buda Records/Universal) 2012.