Burkina Faso: «La transition va être compliquée»

Le président par intérim Michel Kafando, à Ougadougou, le 17 novembre 2014.
© AFP PHOTO / STRINGER

Michel Kafando a été choisi au Burkina Faso pour conduire la transition et préparer l’élection présidentielle dans un an. Une désignation qui tourne la page du régime militaire. Qui est-il ? Que va-t-il pouvoir faire d’ici 2015 ? Quelles sont les attentes des Burkinabè ? Autant de questions posées à Bruno Jaffrey, historien de la Révolution, auteur de «Thomas Sankara» paru aux Editions Cetim en juin 2014.

RFI : Trois candidats avaient été retenus par le collège de désignation : le journaliste Cherif Sy, l’ex ministre Joséphine Ouédraogo et donc Michel Kafando. Pourquoi selon vous, a-t-il été préféré ?

Bruno Jaffrey :
D’après ce que je crois savoir, les discussions ont quand même été difficiles puisque j’imagine que Joséphine Ouédraogo qui est une ancienne ministre de Thomas Sankara, et Cherif Sy qui est un journaliste très connu au Burkina, et pour avoir créé le premier journal d’opposition en fait dans des difficultés, qui a eu plusieurs fois des problèmes avec le régime, aurait sans doute eu la préférence du mouvement populaire.

Cela dit, Marcel Kafando c’est, si je ne me trompe, un des deux choix des militaires et surtout c’est un diplomate. Donc je pense que c’est ce qui a été déterminant dans la discussion, qu’il soit diplomate. J’ai un peu regardé ; il a surtout été plutôt, non pas un homme politique, mais plutôt un homme de ministère. Il a été ambassadeur à l’ONU, il a eu des postes de responsabilité dans des ministères liés aux relations internationales etc. Donc je pense que c’est ce qui a été déterminant dans le choix, avoir quelqu’un qui connaisse un peu la communauté internationale et qui puisse être adopté par elle le plus rapidement possible.

Quelles sont les missions qui attendent désormais Michel Kafando ?

Il est évidemment au-devant d’énormes problèmes parce qu’il faut d’abord soulever la qualité de ce qui s’est passé. On a tout de suite crié au coup d’Etat militaire. Ce qui se passe, c’est un peu inédit dans l’histoire en général. On a un régime entre l’Etat d’exception, entre une période révolutionnaire… On est un peu au milieu de tout ça… Une discussion de toutes les forces vives du pays, et tout le monde finalement se met d’accord dans un grand esprit de responsabilité. Il faut d’abord souligner ça.

Maintenant quelles sont les difficultés ? Les difficultés c’est que le soulèvement populaire est lié certes au régime de Blaise Compaoré. Il est lié aussi beaucoup au fait qu’il y a une grande misère dans le pays et que tous ces jeunes sont un peu laissés à eux-mêmes, ils n’ont pas de travail. Les services fonctionnent mal ; les services publics, la santé, l’école, l’université… Tous les gens ont une énorme attente de ce point de vue là. Et donc il faut répondre.

Et Michel Kafando aura les mains libres durant un an pour mener ces missions-là ?

Non, il ne les aura pas. Donc c’est pour ça que je vous dis que ça va être des difficultés. Et enfin il les aura difficilement, parce que la charte ne s’est absolument pas prononcée sur un quelconque contenu politique ni sur des priorités à mettre en place. La deuxième difficulté, c’est qu’en fait l’objectif principal de la charte de transition est de préparer des élections. Et jusqu’à maintenant, on a eu les partis politiques qui étaient unis en fait pour chasser Blaise Compaoré. Aujourd’hui, ils vont être en confrontation et en concurrence. Et donc on va être dans des difficultés.

En plus, la représentativité des gens qui ont décidé de discuter de cette transition n'est à peu près pas contestée, si ce n’est au sein de la société civile où c’est seulement maintenant que l'on découvre qui étaient les gens qui y ont participé. Donc voilà, les difficultés c’est : qu’est-ce qu’il va pouvoir faire ? Comment il va réussir à gérer ?
Et les relations internationales, je pense que c’est le rôle qu’on attend de lui, mais surtout la gestion politique interne. Ce n’est pas un homme politique. En fait c’est plutôt un homme de ministère, c’est un technicien. Mais derrière, il va y avoir les forces politiques qui vont s’affronter. Donc il a effectivement une tâche très difficile qui l’attend.

Cela veut dire qu’il y a de vrais dangers qui pèsent sur cette transition qui jusque-là apparaissait apaisée ?

Dangers, non… Parce que je pense que les dangers n’ont pas éclaté jusqu’ici, donc il y a un vrai consensus qui s’est décidé, une espèce de responsabilité collective. Il faut qu’on remette notre pays à flot, qu’on discute et que chacun fasse des concessions. C’est ce qui s’est passé finalement. Mais cela dit, le peuple depuis quinze jours – on ne peut pas dire qu’il soit vraiment consulté – il est là, il attend… Et maintenant, il va sans doute refaire parler de lui, si vous voulez, d’une façon ou d’une autre, assez rapidement.

Dans cette configuration, que peuvent devenir les militaires ? Est-ce qu’en sous-main, ils vont continuer à jouer un rôle ?

Ils ont un rôle à jouer. Je pense qu’ils ont marqué des points en se faisant finalement accepter. J’ai écouté le discours de Zida, il est assez tempéré, en même temps il se revendique. Il revendique l’histoire et le mouvement de 66 où on avait chassé un politicien pour aller chercher un militaire. Il se revendique aussi de la Révolution, un petit peu de l’héritage de Sankara et il se revendique un peu d’une démocratie en général. Donc je pense qu’ils ont marqué des points. Maintenant ils vont effectivement contrôler. C’est quand même la force la plus constituée, la mieux constituée dans ce pays. Je pense qu’elle a accepté de donner le pouvoir aux civils, mais elle va évidemment jouer son rôle.

Simplement, je pense que les opinions politiques des militaires ne sont pas extrêmement claires. Donc, ils n’ont même peut-être pas de position tranchée. Donc il faut arriver à gérer en fait, ce rapport entre militaires, les hommes politiques et la société civile. Je pense qu’aujourd’hui ils ont bien géré ce problème parce que c’est quand même eux qui étaient les mieux constitués, avec les divergences au sein de ce qu’on appelle le peuple des partis politiques de la société civile qui n’ont pas encore eu le temps d’éclater.

Mais aujourd’hui elles vont éclater. Donc, cette responsabilité a pris le dessus jusqu’à maintenant, il appartient effectivement aux gens qui vont diriger la transition d’être de fins politiciens, et d’arriver à gérer aux mieux cette transition qui va être compliquée. Mais jusqu’à maintenant je pense qu’on peut être un peu rassuré de la responsabilité de l’ensemble du pays.

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