Kamel Daoud repense Camus avec «Meursault, contre-enquête»

Kamel Daoud, l'auteur de «Meursault, contre-enquête», publié aux éditions Actes Sud.
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Le premier roman de l’Algérien Kamel Daoud  a failli de remporter le prix Goncourt 2014, après avoir déjà été couronné par le prix François Mauriac et le Prix littéraire des 5 Continents. Meursault, contre-enquête est une prolongation aussi délicieuse que subversive de L’Étranger d’Albert Camus. Une aventure littéraire afin d’interroger notre monde actuel.

Dès la première phrase, Kamel Daoud affiche la couleur : « Aujourd’hui, M’ma est encore vivante. » Une réponse étonnante et osée, envoyée en direction du fameux début de L’Étranger d’Albert Camus : « Aujourd’hui, maman est morte ». Toute l’intrigue du roman vient de là, de cette contestation radicale du point de départ et du point de vue de l’un des plus célèbres œuvres de la littérature contemporaine. Mais de quoi s’agit-il justement ? D’une variation littéraire ? De la tentation de se mesurer à un monument littéraire ? D’un affrontement ? En effet, dès le premier chapitre, Kamel Daoud mène sa contre-enquête, brandit les failles du roman camusien : « …il y en avait deux, de morts. Oui, deux. La raison de cette omission ? Le premier savait raconter, au point qu’il a réussi à faire oublier son crime, alors que le second tait un pauvre illettré que Dieu a créé uniquement, semble-t-il, pour qu’il reçoive une balle et retourne à la poussière, un anonyme qui n’a même pas eu le temps d’avoir un prénom ».

L'« Arabe » tué

Eh oui, Camus parlait seulement d’un « Arabe » tué par Meursault, sans donner un nom à la victime. Alors Kamel Daoud lui procure une identité, il s’appellera Moussa. Et il lui invente un frère, Haroun, pour parler de lui, d’un monde ignoré et de comprendre soi-même : « C’est d’ailleurs pour cette raison que j’ai appris à parler cette langue et à l’écrire ; pour parler à la place d’un mort, continuer un peu ses phrases. Le meurtrier est devenu célèbre et son histoire est trop bien écrite pour que j’aie dans l’idée de l’imiter. C’était sa langue à lui. C’est pourquoi je vais faire ce qu’on a fait dans ce pays après son indépendance : prendre une à une les pierres des anciennes maisons des colons et en faire une maison à moi, une langue à moi. »

Voilà l’aventure littéraire laquelle Kamel Daoud s’apprête à entamer. Ce n’est pas une revanche politique, pas non plus un procès en appel contre Camus ou un règlement de comptes littéraires. Non, cet affrontement stylisé, espacé de plus d’un demi-siècle, cherche à donner pour la première fois la parole à cet « Arabe » ignoré. « Il n’y a pas de trace de notre deuil et de ce qu’il advint de nous par la suite. Rien de rien, l’ami ! Le monde entier assiste éternellement au même meurtre en plein soleil, personne n’a rien vu et personne ne nous a vus nous éloigner. Quand même ! Il y a de quoi se permettre un peu de colère, non ? »

Une fois sorti du malaise colonial de l’époque camusienne, l’horizon commun s’élargit et rend visible l’effet souterrain de L’Étranger dans la conscience collective des lecteurs des deux rives méditerranéennes.

Kamel Daoud et l’engagement littéraire

Né en 1970 à Mostaganam comme fils d’un gendarme, Kamel Daoud a fait des études de littérature après un bac en mathématiques pour finalement devenir journaliste. Élevé dans la langue arabe, Kamel Daoud a choisi le français pour écrire sa pensée et il travaille depuis peu comme écrivain. Longtemps rédacteur en chef du Quotidien d’Oran, il y tient la chronique quotidienne la plus lue d’Algérie et n’hésite pas à publier ses articles aussi sur Facebook ou dans le journal électronique Algérie-focus. En 2008, en Algérie, et en 2011, en France, il avait publié un recueil de nouvelles, Le Minotaure 504, prélude de son engagement littéraire.

Publié en novembre 2013 en Algérie par les éditions Barzakh et en 2014 en France par Actes Sud, Meursault, contre-enquête a rencontré un énorme succès. En septembre, pendant que les Français se ruaient sur Merci pour ce moment, les confidences de l’ancienne première dame Valérie Trierweiler, les Algériens connaissaient une rupture de stock de Meursault, contre-enquête. Déjà traduit en 13 langues et récompensé par le prix François Mauriac et le Prix littéraire des 5 Continents, le livre de Kamel Daoud sera bientôt adapté au théâtre Liberté de Toulon et au cinéma.

►Ecouter l'interview avec Kamel Daoud, invité le 18 mai 2014 dans l’émission Littératures Sans Frontières.

►Kamel Daoud : Meursault, contre-enquête, Actes Sud, 152 pages, 19 euros.

LES GRANDS PRIX LITTERAIRES 2014 :
 
►  Mathias Menegoz reçoit le Prix Interallié 2014
 
►  Le prix Goncourt des lycéens décerné à David Foenkinos pour «Charlotte»
 
►  Kamel Daoud repense Camus avec «Meursault, contre-enquête» (prix François Mauriac et le Prix littéraire des 5 Continents)
 
►  Le prix Décembre 2014 décerné au Freud d’Élisabeth Roudinesco
 
►  Prix Goncourt 2014: «Pas pleurer» de Lydie Salvaire crée la surprise
 
►  Antoine Volodine, un prix Médicis en «Terminus radieux»
 
►  L’Haïtienne Yanick Lahens prix Femina 2014 avec «Bain de lune»
 
►  Le prix Femina étranger décerné à l’Israélienne Zeruya Shalev
 
►  L'Académie française récompense Adrien Bosc pour «Constellation»
 
►  Le Français Patrick Modiano remporte le prix Nobel de littérature 2014