«Il a tué le job»: retour sur les années Diouf à la Francophonie

L'ancien président sénégalais Abdou Diouf, secrétaire général de la Francophonie, lors de la cérémonie d'ouverture du Forum Mondial de la langue française à Québec le 2 Juillet 2012.
© AFP PHOTO/ROGERIO BARBOSA

Pendant 12 ans, Abdou Diouf a été la voix et le visage de la Francophonie institutionnelle. Il quittera son poste le 31 décembre. D’aucuns lui reprochent d’avoir tout misé sur le politique au détriment de la culture.

Après 12 années de « bons et loyaux services » à la tête de la prestigieuse Organisation internationale de la Francophonie (OIF), le secrétaire général en exercice, le Sénégalais Abdou Diouf tirera bientôt sa révérence. Son mandat – le troisième – se termine le 31 décembre. Mais ce week-end s’est ouvert le premier acte de la cérémonie des adieux de celui qu’on appelle en Afrique « tonton Abdou », avec la désignation de son successeur par les 77 chefs d’État ou de gouvernements membres de la Francophonie réunis en Sommet à Dakar.

Si le choix d’un nouveau patron de la Francophonie s’est avéré difficile, comme le confirmait récemment à l’antenne de RFI le président sénégalais Macky Sall, l’hôte du sommet, la stature inégalable du secrétaire général sortant n’a peut-être pas été étrangère à ces difficultés. « Diouf a tué le job », déclarait récemment une source au sein de l’OIF.

« Il va, en effet, être difficile de trouver quelqu’un qui soit du même niveau d’excellence qu’Abdou Diouf, reconnaissait pour sa part Christophe Guilhou, patron de la direction de la Paix, de la Démocratie et des Droits de l’homme à la Francophonie. C'est un très grand monsieur qui a de vraies valeurs humanistes. Il a été président du Sénégal, pays certes de tradition démocratique, mais une tradition que Diouf a approfondie en se retirant dignement lorsqu’il a perdu les élections en 2000. Dans d’autres contextes, on aurait assisté à des guerres civiles. Chef de l’OIF depuis 2002, il a résolument engagé la Francophonie dans les combats qui sont devenus aujourd’hui les nôtres, surtout dans le domaine de la politique et des droits de l’homme. Ensemble, nous avons fait un excellent travail. »

Brève histoire de la Francophonie

Politique, le mot est lâché. Les observateurs de la longue carrière du Sénégalais à la tête de l’OIF s’accordent tous pour reconnaître que l’homme va rester dans les annales comme le véritable architecte de la Francophonie politique. Or la politisation de la Francophonie n’a pas commencé avec Abdou Diouf.

La Francophonie institutionnelle qui est née à Niamey le 20 mars 1970, à l’initiative des pères fondateurs qui s’appelaient Léopold Sédar Senghor (Sénégal), Hamani Diori (Niger) et Habib Bourguiba (Tunisie), avait des visées d’abord culturelles et techniques, comme le nom de l’organisation que crée la charte signée par 21 États francophones le rappelle : Agence de coopération culturelle et technique (ACCT).

La dimension politique de la Francophonie s’affirme peu à peu avec l’apparition des Sommets des chefs d’États et de gouvernements dont la première édition a eu lieu en 1986. Mais c’est avec la désignation d’un secrétaire général à partir de 1997 que le versant politique a été formellement intégré dans la structure institutionnelle de la Francophonie. Haut fonctionnaire et diplomate sur le modèle du patron de l’ONU, le secrétaire général de la Francophonie est le porte-parole politique de cette communauté et assure sa visibilité au niveau international.

Ce n’est sans doute pas un hasard si le tout premier secrétaire général de la Francophonie ne fut autre que l’Égyptien Boutros Boutros-Ghali (1997-2002), l’ancien secrétaire général de l’ONU. La désignation de ce dernier aux manettes de l’OIF révèle l’orientation résolument politique que les chefs d’État et de gouvernement de l’espace francophone voulaient donner à leur mouvement, afin sans doute de mieux peser sur les grands débats mondiaux. Cette politisation était d’autant plus indispensable que la Francophonie était devenue entre-temps un mouvement transcontinental, avec de plus en plus d’États, plus francophiles que francophones, rejoignant ses rangs. L’enjeu est devenu désormais planétaire.

Architecte de la Francophonie politique

Abdou Diouf, qui a pris la suite de Boutros-Ghali en 2003, a encore renforcé la vocation politique de l’OIF, en prenant des engagements concrets, notamment sur la place de la Francophonie dans la gouvernance mondiale, sur le développement durable et sur la place du français dans un monde globalisé.

Surtout, les années Diouf se caractérisent par l’intensification des actions pour la sauvegarde et la promotion de la démocratie, de l’État de droit et des droits de l’homme au sein de l’espace francophone. S’appuyant sur des textes normatifs, notamment la Déclaration de Bamako (2000) sur les pratiques démocratiques, complétée par la Déclaration de Saint-Boniface (2006) sur la sécurité humaine et la prévention des conflits et la Déclaration de Paris (2008) sur le droit et la justice, l’ex-chef d’État sénégalais a impulsé une nouvelle dynamique au volet politique de l’action francophone.

Sous son égide, la direction de la Paix, démocratie et droits de l’homme que dirige Christophe Guilhou a mis en place des procédures de médiation et d’appui aux processus de sortie de crise et de transition qui ont fait leurs preuves à maintes reprises : RD Congo, Comores, Côte d’Ivoire, Centrafrique, Guinée-Bissau, Haïti, Togo, Mauritanie, et plus récemment, en Guinée, Madagascar, Burkina Faso. Ces médiations engagées par l’OIF répondent surtout à des sollicitations de plus en plus nombreuses de la part des États du Sud en cours de démocratisation dans le contexte de l’après-guerre froide.

Oubli de la culture

Présente sur tous les théâtres de crise, l’OIF sous Abdou Diouf a indéniablement contribué à la paix et à l’évolution démocratique au sein de l’espace francophone. D’aucuns regrettent, toutefois, que le secrétaire général sortant ait fait de la Francophonie une organisation plus politique que culturelle.

« Certes, c’est l’action politique qui donne aujourd’hui toute sa visibilité à la Francophonie. Pour autant, répond Christophe Guilhou, ce serait faire un procès injuste à Diouf que de l’accuser d’avoir oublié la culture. Pour lui, la Francophonie marche sur ses deux jambes, l’une politique que ma direction incarne, l’autre représentée par la coopération dans des domaines aussi divers que la langue française, l’audiovisuel, l’éducation, les femmes… »

Or il se trouve que les coupes sombres (-25% en moyenne) qui viennent d’être effectuées dans le budget de la vénérable maison de l’avenue Bosquet toucheront durement, beaucoup plus durement, les programmes de coopération que la direction politique. Il est raisonnable de penser que le successeur d’Abdou Diouf lui en voudra un jour de lui avoir légué une Francophonie boiteuse.