L’épidémie d’Ebola fait reculer l’excision en Sierra Leone

Selon l'OMS, 150 millions de femmes dans le monde ont subi des mutilations génitales.
© Getty Images/Per-Anders Pettersson

L’épidémie de fièvre hémorragique Ebola qui frappe la Sierra Leone depuis huit mois a déjà tué près de 1 600 personnes sur les 7 300 cas enregistrés. Une tragédie pour ce pays pauvre qui est le plus touché par le virus et où l’épidémie continue de s’étendre. Mais un effet collatéral inattendu est apparu récemment : la peur d’Ebola a presque fait disparaître la pratique des excisions dans le pays.

Au Sierra Leone, près de 90% des femmes âgées de 15 à 49 ans ont été excisées. Les mutilations génitales féminines (MGF), selon le terme utilisé par l’Organisation mondiale de la santé, y sont très largement pratiquées. Mais, depuis la survenue de l’épidémie d’Ebola dans ce petit Etat côtier d’Afrique de l’Ouest, la pratique des excisions aurait presque disparu. 

Une amende de 115 dollars
 
Dans un reportage diffusé récemment, la chaîne de télévision qatarienne Al-Jazeera a pu constater qu’en Sierra Leone, si la tradition de l’excision demeure vive, son application dans le contexte actuel est nettement ralentie. L’intervention, qui consiste à couper tout ou partie des organes génitaux externes de la femme, est pratiquée par une matrone appelée ici soweis. Or, depuis l’extension dramatique de l’épidémie d’Ebola, ces femmes craindraient de plus en plus à la fois d’être contaminées par le virus ou de le transmettre.
 
Aucun chiffre n’est cependant cité pour permettre de mesurer l’ampleur de ce changement de comportement. Mais les informations sur le mode de transmission du virus Ebola ont suffisamment circulé en Sierra Leone pour que dans le doute, les soweis préfèrent s’abstenir. Selon un responsable de l’Unicef sur place, il est peu probable que la pratique se soit arrêtée complètement, mais elle s’est considérablement raréfiée, pense-t-il.
 
Alors que l’excision n’est pas illégale en soi en Sierra Leone, les autorités, contraintes par l’épidémie, s’évertuent à faire comprendre aux exciseuses qu’elles courent un risque et qu’elles le font courir aux autres. Si, par exemple, elles interviennent sur une petite fille infectée par Ebola, elles peuvent elles-mêmes être contaminées. Elles peuvent aussi contribuer à infecter d’autres fillettes avec leurs couteaux et instruments qui ne sont pas stérilisés correctement. Pour les récalcitrantes, une amende de 115 dollars a été instituée début novembre, une somme importante dans un pays où le salaire mensuel moyen est de 48 dollars, mais où chaque excision est rémunérée 60 dollars.
 
Jusqu’à présent aucune donnée officielle n’a répertorié de soweis  tuées par Ebola. Mais une militante antiexcision, Ann-Marie Caulker, affirme que neuf d’entre elles ont succombé au virus. Des informations difficilement vérifiables qui sont balayées par Mammy Koloneh, la présidente du Conseil national des Soweis de la Sierra Leone. Par contre les deux femmes s’accordent pour dire que le nombre d’excisions a énormément diminué.
 
Menaces de mort
 
Une situation qui réjouit celle qui s’oppose aux excisions, mais qui désole Mammy Koloneh très attachée à cette tradition perpétuée par des sociétés secrètes appelées Bundu en Sierra Leone. C’est au sein de ces puissantes communautés que sont pratiquées des initiations rituelles pour les femmes avec l’excision comme première étape du passage de l’enfance à celui de femme adulte.
 
Les ONG qui militent contre l’excision espèrent que le statu quo forcé qu’impose l’épidémie d’Ebola puisse se prolonger après celle-ci. Mais Mammy Koloneh, au contraire, attend le jour où chacune des 2 000 soweis du pays pourra reprendre son activité. « Personne ne s’occupe de nous, se plaint-elle, on ne nous donne rien, pas un bol de riz, depuis qu’Ebola a commencé ». L’épidémie les a en effet privées de leur gagne-pain. « L’excision, plaide-t-elle encore, fait partie de la culture sierra-léonaise depuis des générations et ce serait une erreur d’arrêter ».
 
Mais même avant la survenue d’Ebola, l’Unicef avait déjà enregistré une baisse du nombre de mutilations féminines d’un peu moins de 8%. Une tendance qui pourrait s’amplifier à la faveur de la crise actuelle comme le souhaitent ses détracteurs. L’ONG Namep (National Movement for Emancipation and Progress), créée par Ann-Marie Caulker, propose des formations destinées à aider les exciseuses à se reconvertir comme couturières ou coiffeuses… Elle a aussi ouvert une école où les filles sont scolarisées gratuitement tant qu’elles ne sont pas excisées.  

Une action qui n’est pas sans risque comme le souligne Ann-Marie Caulker. Elle a en effet reçu plus souvent qu’à son tour, plusieurs menaces de mort de tous ceux qui voudraient la voir cesser son combat en faveur des droits des femmes.