Exclusif RFI: Un ex-otage d’Arlit commente la libération de Lazarevic

Le président français François Hollande entouré des ex-otages Marc Feret, Pierre Legrand, Daniel Larribe, Thierry Dol (de gauche à droite), le 30 octobre 2013.
© REUTERS/Jacky Naegelen

Pierre Legrand est libre depuis un peu plus d’un an, après avoir passé trois années aux mains d’al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi). Il avait été, avec trois autres employés d’Areva, enlevé sur le site d’Arlit au Niger en 2010. Pour la première fois, sur RFI, il s’exprime et revient sur l'expérience d’otage à l’occasion de la libération de Serge Lazarevic.

RFI : Serge Lazarevic vient de poser le pied sur le sol français. Pierre Legrand, cela doit vous rappeler des souvenirs ?

Pierre Legrand : Oui, ça me rappelle des souvenirs que j’ai vécus à mon arrivée.

Quelles images vous reviennent justement dans ces instants-là ? Est-ce que vous avez l’impression d’avoir vécu un peu les mêmes moments que Serge Lazarevic sur l’aéroport ?

Oui un petit peu. Je repense souvent aux retrouvailles avec mes sœurs, mes deux jeunes sœurs. C’est un moment qui a été très fort pour moi. Je me souviens quand elles sont arrivées. Je suis parti, elles étaient toutes petites, et je reviens, ce sont de jeunes filles. C’est un souvenir vraiment qui est ancré.

Jusque-là, vous évitiez un peu les micros. Et ce matin, vous avez souhaité être sur RFI. Pour quelle raison ?

Déjà, il m’a fallu un peu de temps pour me reconstruire, pour me sentir capable de venir dans des studios pour parler, pour témoigner. Après, le choix de RFI, c’est la radio que j’ai pu écouter quand j’étais otage, puisque j’ai eu accès à la radio quelquefois, pas souvent. Et je sais aussi qu’elle est écoutée par les moudjahidines. Et je trouvais que c’était important de venir vous le dire à la radio. Et comme l’a rappelé le président, il reste des otages, même s’il n’y a plus d’otage français dans la zone, il reste des otages. Et c’est important de continuer à en parler.

Qu’est-ce qu’on peut imaginer de l’état d’esprit de Serge Lazarevic ? Quel était le vôtre, justement, le jour de votre libération ?

C’était plein d’émotions. Ça partait un peu dans tous les sens : le retour, les hommes politiques, les journalistes, les caméras, tout cela... C’est assez impressionnant de passer d’un endroit très confiné, très calme, pendant très longtemps où tout est organisé, tout est hiérarchisé - on connaît le fonctionnement -, [à] un endroit où il y a beaucoup de monde, ça s’affaire, il y a du bruit. Je retrouvais ma famille, donc j’avais beaucoup d’émotions, beaucoup de joie et beaucoup de craintes par rapport à tout cela, que je ne connaissais pas. Et ça m’impressionnait aussi beaucoup.

Serge Lazarevic a répondu dès sa descente d'avion aux journalistes. Il paraissait vraiment très souriant, très à l’aise. Est-ce que sa réaction, son comportement, vous étonne ?

Non, chacun fait en fonction de sa personne et en fonction de ce qu’il a vécu. Il a pu revoir sa fille déjà au Niger. Il a pu profiter de ce moment de retrouvailles dans l’intimité. Et ça, c’est quelque chose d’assez important. Ce qui m’a manqué à moi, par exemple, c’étaient les retrouvailles avec ma famille dans l’intimité. Il a eu ce moment-là, c’est sûr qu’il est plus détendu. Et ça fait plaisir à voir.

Est-ce qu’on peut comparer vos conditions de détention avec celles de Serge Lazarevic ?

Oui, je pense qu’on a vécu un peu les mêmes conditions au moins sur la première partie. On avait les mêmes ravisseurs. On était dans la même zone géographique je pense. Donc oui, on a dû vivre des choses un peu similaires.

Ces conditions de détention justement, qu’est-ce que vous pouvez nous en dire ? Quel était votre quotidien ?

Comme l’a dit Serge tout à l’heure, être otage c’est un peu compliqué et ce n’est pas très simple. On n’est pas préparé à cela psychologiquement, même physiquement. Le climat, l’alimentation, le mode de vie, c’est quelque chose qui est un peu difficile et ça demande du temps. Après avec le temps, on arrive à gagner un peu de liberté, des petites libertés pour pouvoir aller aux toilettes sans demander à chaque fois, laver son linge, gagner un peu de confort aussi. On mange comme eux, on vit comme eux, on s’habille comme eux. S’il y a beaucoup à manger, on mange beaucoup. S’il n’y a pas beaucoup à manger, on ne mange pas beaucoup. S’il y a des nouveaux vêtements, ils partagent avec nous. On vit avec eux dans des moments parfois même difficiles. Par exemple avec l’opération Serval, c’est vraiment là où les conditions de vie se sont dégradées. La pression monte et c’est difficile. L’eau, la nourriture et la liberté, il y a des restrictions aussi. Les combats, les bombardements, ça fait qu’on est mis dans une atmosphère un peu particulière. Et c’est compliqué à gérer. Donc c’est vraiment la partie difficile où les conditions se sont dégradées pour moi.

L’intervention Serval, ça a vraiment changé vos conditions jusqu’à votre libération ? Ça a été compliqué jusqu’à la fin ?

Jusqu’à la fin, au niveau des libertés, ça a toujours été beaucoup plus compliqué pour pouvoir ne serait-ce aller aux toilettes, se laver. C’était un tournant dans ma captivité effectivement.

Vous avez écouté, entendu à plusieurs reprises RFI. Vos ravisseurs étaient francophones alors et écoutaient eux aussi RFI ?

J’ai quasiment toujours eu un Moudjahiddine qui était francophone. J’entendais toujours au loin la radio en français. Et à chaque fois, ils écoutaient.

Ce lien avec les ravisseurs autour de la radio, il y avait une complicité ? Ils vous demandaient des choses ?

Ça arrivait qu’ils me demandent des explications. Par exemple sur ce qu’ils avaient entendu sur des termes, comme « neutraliser » quand les forces Serval avaient neutralisé des Moudjahiddines. Ou il me posait des questions sur l’actualité, sur ce que j’en pensais et sur éventuellement mes proches.

Ça fait maintenant un peu plus d’un an que vous êtes libre. Qu’est-ce qu’on peut imaginer des jours et des mois qui vont suivre pour Serge Lazarevic ? J’imagine qu’il y a plusieurs étapes à franchir ?

J’ai également été libéré avant les fêtes. Donc c’est profiter de sa famille. Il y a plus de trois ans, pour lui aussi, d’informations à rattraper, que ce soit dans l’actualité internationale, dans sa famille. Après je pense qu’il va avoir une grosse pagaille administrative à régler puisque moi, je n’en suis toujours pas sorti.

Et psychologiquement, on arrive à se reconstruire ?

C’est différent pour chacun. Pour moi, ça demande du temps. Il m’a fallu déjà plus d’un an avant de pouvoir venir témoigner.

Est-ce que la question des tractations, d’un possible versement de rançon, vous intéresse ?

Non, pas vraiment. Pour moi aujourd’hui, il y a Serge qui a été libéré. Ça c’est la bonne nouvelle. Après, les tractations, ça ne me regarde pas. C’est l’Etat français qui gère ça avec les Etats comme le Mali.

Ça ne change rien à votre état d’esprit ?

Non. L’essentiel, c’est qu’il soit rentré. Les tractations, ça les regarde et je pense que ça ne me regarde pas.

Est-ce que vous comprenez les polémiques qui découlent de ces tractations ?

Si, je peux les comprendre. Je peux comprendre justement le point de vue de la population malienne aussi. Après ce sont des choses qui me dépassent un petit peu. Moi, je viens de rentrer. L’échange de prisonniers par exemple, c’est quelque chose qui s’est toujours fait. Depuis la nuit des temps, il y a toujours eu des échanges de prisonniers. Les Romains le faisaient, au Moyen-âge on le faisait aussi. Après c’est quelque chose [dont] je suis assez loin pour le moment. Je savoure aujourd’hui la libération de Serge, comme la famille. Quand j’ai été libéré, j’ai été le premier heureux, ma famille aussi. Les modalités, comment ça s’est fait, je m’en tiens loin. Je n’ai pas envie de savoir pour le moment, mais je peux comprendre le point de vue des Maliens, leur mécontentement.

Vous vous êtes quand même constitué partie civile dans l’enquête sur l’attaque du site d’Arlit au Niger. C’est important de savoir ce qui s’est passé ?

Pour savoir ce qui s’était passé et comprendre ce qui s’était passé.

Du côté d’Areva ou du côté des preneurs d’otages ? Qu’est-ce que vous attendez de cette enquête ?

Comprendre en règle générale tout ce qui s’est passé. [...] On a tous une part de responsabilité à partir du moment où on part là-bas, quelle qu’en soit la raison. Moi, elle était professionnelle. J’ai une part de responsabilité puisque je connaissais quand même une partie des risques. L’entreprise et l’Etat français aussi ont leur part de responsabilité puisque ce sont des zones où il faut des autorisations pour aller. Voilà, c’était comprendre ce qui s’est passé, et que ça n’arrive plus.

Vous comprenez donc l’appel de François Hollande à la plus grande prudence pour les Français qui vivent à l’étranger ?

Oui. Il faut être prudents. Il faut savoir pourquoi on part, adopter une attitude adéquate et vraiment faire attention, que ce soit en tant que personne, ou en tant qu’entreprise aussi. Les entreprises doivent faire attention puisqu’il y a beaucoup d’expatriés français qui partent pour le travail, pour des entreprises françaises, pour des intérêts français. Là encore, les entreprises et l’Etat ont une part de responsabilité, doivent mettre en garde et mettre les moyens en œuvre pour protéger les ressortissants français.

Parler aux médias quand on vient d’être libéré, c’est difficile ?

C’est différent pour chacun. Chacun fait comme il peut, comme il le sent. Pour moi, ça demande du temps. Il m’a fallu déjà plus d’un an avant de pouvoir venir témoigner parce qu'au départ, j’ai été très sollicité. Je le suis régulièrement à chaque prise d’otage ou à chaque libération. Mais il m’a fallu du temps. J’avais eu des contacts avec Diane [la fille de Serge Lazarevic] et je savais que Serge avait les mêmes ravisseurs que moi, donc je me sentais un peu plus concerné. Et là, je me sentais prêt aussi. C’est pour cela que je suis venu.

Si vous aviez un message à faire passer à Serge Lazarevic ?

Qu’il profite maintenant de sa famille, qu’il se fasse plaisir.

Pierre Legrand en exclusivité sur RFI
10-12-2014 - Par Marie Casadebaig

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