Quand les Walés épousent la photographie chantée de Patrick Willocq

Walé Asongwaka s'envole. Le jour du spectacle marquant la fin de son isolement, Walé Asongwaka (21 ans, 3 ans de réclusion) monte sur un échafaudage muni d'une nacelle en forme d'avion qui, lâchée brusquement, tombe au sol, signifiant la fin du rituel Walé
© Patrick Willocq

« Quand vous regardez mes photos, vous regardez une chanson ». Avant de repartir dans la brousse près de Kinshasa, le photographe Patrick Willocq nous a accordé une interview sur sa relation avec les Walés, ces jeunes mères pygmées Ekonda, en RDC, et sur leur rite aussi fascinant qu’énigmatique qui culmine dans un spectacle épatant lors d'une cérémonie de sortie après cette période de maternité. Jusqu’au 22 février, il partage ses mises en scène photographiques aussi sublimes que surréalistes dans l'exposition « Je suis Walé Respecte Moi » à la Bibliothèque Nationale de France, à Paris.

Né en 1969 à Strasbourg, vous avez grandi entre l’âge de 6 à 13 ans au Congo, le Zaïre à l’époque. Est-ce que vous vous considérez et est-ce que vous êtes considéré comme un photographe africain ?

Il y a quelques mois, on m’avait fait le plus beau compliment en disant qu’on croyait que c’était un Africain qui prenait les photos. Et qu’ils n’avaient aucune idée que c’était un « étranger ». Pour moi, c’est un super compliment.

Vous avez conçu votre travail Je suis Walé Respecte Moi comme une collaboration entre un photographe et un ethnomusicologue. Comment avez-vous réparti le travail entre vous deux ?

On s’inspire des chansons traditionnelles que ces femmes Walés chantent le jour de leur sortie de l’isolation. L’ethnomusicologue Martin Boilo [l’actuel directeur du musée national de Mbandaka qui est aujourd’hui le seul expert au Congo sur ce rituel Walé, ndlr] m’aide à déchiffrer et à interpréter ces chansons. Ensuite, je fais des croquis qui sont ma représentation visuelle de cette chanson-là que je valide avec l’ethnomusicologue et auprès de la Walé pour être sûr que cela correspond bien à ce qu’elle voulait dire dans sa chanson. Ensuite, entouré d’une équipe de constructeurs et de beaucoup d’autres intervenants dans les villages, on construit le théâtre qui correspond à cette chanson et je prends la photo.

Plusieurs ethnologues ont déjà travaillé sur les pygmées au Congo. En quoi votre travail va au-delà de leurs recherches ?

Mon travail n’est pas un travail d’ethnologie pur et dur. Ce n’est pas mon propos. Mon propos est à la fois documentaire et artistique. Ce qui m’intéresse est surtout de mettre en scène l’actrice qui chante sa chanson, de mettre en scène son clan, sa famille. Ce sont les gens dont elle parle dans sa chanson qui vont être mis en scène. Pour moi, c’est une façon de mettre ces femmes sur une sorte de piédestal et de leur donner à travers les photos toute leur dignité et toute leur valeur humaine. Je suis contre cette photo traditionnelle d’ethnologue : ou c’est une photo volée ou on va prendre une photo sans s’en soucier de la personnalité ou de ce que cette personne-là a à raconter. Pour moi, au contraire, c’est mon propos. Je veux leur donner une plateforme pour que cette femme-là s’exprime.

Walé, c’est la jeune mère chez les pygmées Ekonda en République démocratique du Congo. Comment avez-vous eu connaissance de ce peuple et de ce rite en particulier ?

Cela fait quelques années que je « patrouillais » dans cette partie du Congo. C’est dans la province de l’Équateur au nord-ouest de la RDC. Je travaillais sur une autre série et je prenais toujours la même route. Un jour, j’ai remarqué qu’il y avait un autre chemin qui partait vers la droite. Alors, je me suis aventuré vers la droite jusqu’à tomber, par hasard, face à ma première Walé, toute rouge et toute belle, elle donnait une vision écarlate. J’ai commencé à poser quelques questions, mais j’avais beaucoup de mal à comprendre. Donc j’ai décidé à passer quatre semaines avec treize Walés pour partager leur quotidien. C’est là que j’ai commencé à comprendre de quoi il s’agissait, que c’était un rituel de la maternité, que ces femmes étaient protégées, qu’il y avait beaucoup d’interdits liés à leur exclusion après l’accouchement. C’est ensuite que j’ai rencontré l’ethnomusicologue Martin Boilo. On est retournés ensemble en forêt pour enregistrer des chansons. Puisqu’elle chantait le jour de sa sortie de réclusion tout ce qu’elle avait ressenti, sa solitude, etc. j’étais persuadé qu’il fallait travailler à travers la chanson. En écoutant leurs chansons, j’ai pu enfin comprendre ce qu’elles racontaient et mettre en scène leur vie, leur rêve, leur fantaisie.

Cette jeune mère vit recluse chez ses parents pendant deux à cinq ans après l’accouchement. À la fin de cette période, elle présente un spectacle de danse et de chant. Est-ce que c’est souvent que des étrangers puissent assister à un spectacle d’une Walé ?

Non, à part moi, il n'y avait qu’une seule autre personne, Hélène Pagezy, une chercheuse du CNRS qui n’est plus de ce monde, qui s’est intéressée au rituel Walé. En 1991, elle avait travaillé avec Martin Boilo, mais elle avait un propos d’ethnologue. Elle avait rédigé une thèse sur l’impact de la culture sur l’alimentaire. Avec Martin Boilo, je suis aujourd’hui la seule personne qui s’y connaît, je suis le premier étranger après plus de 20 ans à s’y intéresser. Et je suis le premier photographe. Comme nous sommes dans une région très enclavée, il n’y a pas d’étrangers qui assistent à ces représentations. Et c’est totalement méconnu.

Vos photos sont une mise en scène du rituel d’une Walé. Ce sont des tableaux vivants que vous fabriquez à partir de leur rite traditionnel. Comment les femmes concernées ont-elles réagi à cette mise en scène très moderne et à cette théâtralisation de leur vie quotidienne ?

Les Walés sont complètement parties prenantes dans ce projet. Les pygmées sont un peuple fier. Ils ont une culture, etc. Il me serait impossible de faire ces photos-là sans avoir le support entier de la Walé, de la famille et du clan. Ils sont très fiers de participer à ce projet puisque, justement, j’aide d’une certaine façon à préserver leur rituel et leur culture. Dans cette société, on considère la Walé comme un roi. Elle acquiert le statut de patriarche. Il y a un public qui vient voir son spectacle. C’est un peu comme si les cirques arrivaient au village. Donc elle est très fière d’avoir parfois 150 personnes qui viennent observer elle et non pas une autre Walé. Et quand je leur donne les photos, ce sont toujours de bons moments de joie, de fous rires, de satisfaction. Elles sont très fières de participer au projet.

Dans l’exposition à la BNF, vos photos sont accompagnées par un flash code pour écouter la musique du chant qui fait partie du spectacle mis en scène après par vous. Quelle est la place de la musique dans vos photos ?

Dans mes photos, la musique est essentielle. Elle est au centre, au cœur de la photo. C’est une représentation visuelle de la chanson. Je photographie la chanson. Quand vous regardez les images, vous regardez une chanson. La chanson est la pièce centrale de ce projet.

Comment avez-vous fabriqué la scène où une Walé se transforme en chauve-souris Epanza Makita ?

Il n’y a pas de collages ou de montages. Tout ce que vous voyez dans mes images a été vraiment construit. Je m’inspire du texte de la chanson pour créer un croquis. Ensuite on va fabriquer cette construction. Par exemple, pour tous les bananiers qu’on trouve à l’arrière de la photo, on est allés chercher 300 ou 400 feuilles de bananes qu’on a installées une à une très rapidement, parce que ce sont des feuilles très fragiles. Même si j’ai fait la photo en fin de journée, le soleil était encore là. Et puis, on a conçu le système de chauve-souris, l’attache d’Epanza Makita. On l’a essayé nous-mêmes avant de faire venir la Walé. Ensuite, on a mis quelqu’un de l’équipe dans le système pour que la Walé s’assure que tout va bien. Ce jour-là, il y avait à peu près 150 personnes qui ont pu assister à cette photo qui est quand même un peu extraordinaire. Mais c’est une photo qui représente sa chanson et ce qu’elle avait voulu dire. Cela s’est très bien passé. C’est une image qui est forte, justement, parce que c’est une image qui est honnête. C’est une représentation réelle des chansons de ces femmes. 

Epanza Makita, batwalé. Pour les Pygmées, la chauve-souris est une étrange créature, mi-animale, mi-oiseau. En se comparant à la chauve-souris, Walé Apanza Makita (19 ans, mariée, 1 an de réclusion), exprime sa singularité et affiche sa supériorité. © Patrick Willocq

► Je suis Walé Respecte Moi, exposition de Patrick Willocq à la Bibliothèque Nationale de France dans le cadre de la Bourse du Talent, jusqu’au 22 février 2015.