Pour le caricaturiste algérien Dilem, «On est dans la barbarie extrême»

Le caricaturisqte algérien, Ali Dilem.
© DR

Le journal satirique français Charlie Hebdo a été la cible d’une attaque terroriste, ce mercredi 7 janvier 2015. Le bilan est lourd avec douze morts, parmi lesquels les dessinateurs Charb, Cabu, Tignous et Wolinski. Un acte de barbarie pour le caricaturiste algérien Dilem qui a réagi au micro de Christophe Boisbouvier.

RFI : Votre réaction après l’attaque dont a été victime ce mercredi matin les locaux de Charlie Hebdo ?

Dilem : Nous, on croit tout bêtement que l’on est en train de faire notre métier et de déconner un peu. Il n’y a pas de haine dans ce que l’on fait. Je n’ai jamais haï personne en faisant mes dessins. Je ne me suis jamais réveillé le matin en me disant : « Je vais me faire un musulman, je vais essayer de me payer la tête de l’islam ».

Il y a toujours eu du respect dans ce que faisait vos collègues et vous-même ?

Oui, c’est de la déconnade. Il n’y a rien de méchant. Ce ne sont pas des armes que l’on brandit. On n’est pas là pour faire du mal. Quand il y a eu les dessins sur Mahomet, j’étais l’un de ceux qui prenaient la défense des dessinateurs danois en disant qu’il ne faut pas égorger quelqu’un parce qu’il a fait une caricature. Il y a des choses un peu plus sérieuses dans la vie. Il y a eu, ici, des massacres y compris dans des rédactions. Dans le journal l’Hebdo libéré, il y a eu des gens qui ont aussi massacré en 1994 la rédaction. Je savais qu’ils étaient capables de ça, d’une telle extrémité. Mais toucher des dessinateurs comme Tignous... On ne peut pas faire du mal à quelqu’un comme Tignous. Cabu, c’est le type qui m’a donné envie de tenir un crayon, qui m’a fait rêver d’être dessinateur un jour.

Vous êtes un dessinateur, c’est tout, vous ne voulez de mal à personne ?

Malheureusement, il y a des gens qui croient qu’en exterminant ces dessinateurs, ils vont en finir avec la libre expression ou avec des gens qui peuvent s’exprimer en disant qu’il n’y a rien de grave, d’absolument sérieux. Un crayon n’a jamais tué personne. Une blague n’a jamais fait de mal à personne.

Il y a deux ans, votre ami Charb, le directeur de Charlie Hebdo, disait : « Je n’appelle pas les musulmans rigoristes à lire Charlie Hebdo ».

Ce n’est même pas par rapport à cela. Par exemple, si je fais un dessin, je veux que tout le monde le lise, mais je voudrais aussi que tout le monde comprenne qu’un dessin n’est pas un véhicule de haine, un véhicule de rejet. Je peux déconner dans un dessin, je suis le premier à le reconnaître et à l’assumer. L’esprit du dessin c’est déjà cela, c’est de vous arracher un sourire aussi complexé, aussi barbare, aussi têtu que vous êtes.

Comment on fait maintenant ? Il faut mettre un policier derrière chaque journaliste ?

Je ne sais pas, parce que moi j’ai toujours pris ça au sérieux. Je vous promets que tous ceux que je connaissais dans le métier et qui ont été dans des listes, sur lesquelles je figurais aussi, ont été tués. Je savais qu’il ne fallait pas plaisanter avec ça, qu’il valait mieux ne pas avoir à se confronter à eux. Je savais que je n’avais pas les moyens de ma politique, que je faisais des choses plus ou moins casse-gueule, je prenais aussi le risque de ne pas avoir ici une vie normale. Je vais vous faire un aveu : depuis 15 ans, je n’ai pas mis les pieds dans mon journal. Je dessine à partir de chez moi ou de quelque part en dehors pour ne pas donner d’occasion à ceux qui peuvent me faire du mal ou faire du mal à ceux qui font le même travail que moi. Je sais qu’il y a un risque inhérent au métier que l’on fait aujourd’hui. Je sais qu’il ne faut pas plaisanter avec ces gens-là. On est dans la pathologie la plus absolue, dans la barbarie extrême.

Est-ce que vous allez encore avoir le courage de continuer ?

Continuer, c’est certain.

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