[Reportage] Niger: rescapées de Boko Haram, elles témoignent

Rukaya a été capturée avec ses deux enfants, dont un nourrisson de neuf mois.
© RFI/ Nicolas Champeaux

Quelque deux cents écolières de Chibok demeurent entre les mains de Boko Haram. Depuis ce kidnapping spectaculaire en avril dernier, les insurgés ont renoué plusieurs fois avec le rapt de masse. En novembre dernier, ils ont enlevé une cinquantaine de femmes et d’adolescentes à Damasak, à quelques kilomètres de la frontière du Niger. Certaines ont pu franchir la frontière et gagner le camp de réfugiés de Chetimari, à quarante-cinq minutes de route à l’ouest de la ville de Diffa. C'est le premier volet d'une série de reportages de notre envoyé spécial au Niger. RFI a recueilli leurs témoignages.

De notre envoyé spécial à Chetimari,

Adiza Abdou a des gestes doux et précis, le regard d’une écolière studieuse. Son hijab mauve dévoile des yeux mi-clos qui expriment à la fois tristesse et sérénité. Le lundi 24 novembre, avec sa mère et ses trois grandes sœurs Fatima, Bintou et Oumi, elle s’apprêtait à fuir l’attaque de Boko Haram sur Damasak lorsque les insurgés les ont kidnappées, elle et sa famille. Les combattants enturbannés ont d’abord tué un jeune homme devant leurs yeux, avant de les emmener de force dans une voiture. Elle a roulé dans le village pendant une heure, le temps pour le convoi des insurgés de rafler, maison par maison, cinquante autres personnes. Adiza, treize ans, était la plus jeune du groupe. « Ils nous ont dit : si vous parlez, on vous coupe la tête, après ils nous ont dit : une femme peut se marier deux fois, ce n’est pas haram (ndlr : interdit), car vos maris ne sont pas de vrais musulmans. Ils nous ont expliqué ensuite que tuer des gens n’est pas haram non plus, car cela fait partie de la mission que leur a confiée le prophète. ». Les captives étaient détenues dans la maison du chef de village, que Boko Haram a investi. Le troisième jour, Adiza a été désignée et mise à l’écart avec quinze autres filles pour être mariée à des combattants insurgés. Cette nuit-là, raconte-t-elle, sa mère est parvenue à libérer le groupe, qui a traversé la rivière Komadougou Yobé en pirogue pour gagner refuge au Niger voisin. Adiza se souvient d’une évasion à frissons. « Arrivées de l’autre côté de la rivière, nous avons aperçu un insurgé qui nous avait pris en chasse. Lui ne nous a pas vues. Nous nous sommes cachés dans la brousse et nous avons pu lui échapper. »

Obsédés par le mariage

Les combattants insurgés, de jeunes encadrés par un vieil émir, ont donné la même impression à Rukaya, une autre victime du rapt. Cette mère de famille aux larges pommettes a vingt ans, mais on lui en donnerait trente. Avec ses deux enfants en bas âge, elle a subi dix-sept jours de captivité entre les mains des membres de Boko Haram. Rukaya a relevé chez eux la même obsession pour le mariage : « ils nous ont dit qu’ils trouveraient aussi des maris pour les femmes dont les époux ont été tués. ». Comme sa camarade de captivité Adiza, elle a vu plusieurs insurgés tituber de drogue ou d’ivresse, tandis que d’autres étaient submergés dans un état d’euphorie hallucinée propre à certaines sectes. « Ça se voit à leur comportement qu’ils prennent des choses, ce sont des drogués, ils doivent boire de l’alcool aussi, ils avaient les yeux rouges, ils avaient un comportement très étrange, le matin et le soir surtout. On les voyait hurler, et tirer en l’air ». Rukaya n’a pas eu à s’enfuir, elle faisait partie d’un groupe de femmes mariées que Boko Haram a décidé de relâcher au dix septième jour.

Les deux ex-captives, suivies par des psychologues de l’ONG italienne Coopi, remercient Dieu pour leur libération. Rukaya est trop occupée par le nourrisson de neuf mois qu’elle tient dans les bras pour penser à l’avenir, et elle est encore en deuil : son fils aîné de trois ans a été emporté par le choléra dès son arrivée au site d’accueil temporaire des réfugiés de Chetimari. Adiza pour sa part, avant même son enlèvement, vivait dans la crainte d’être kidnappée. Aujourd’hui elle rêve de devenir enseignante, mais pas dans son pays, car dit-elle « j’aurais trop peur, j’ai renoncé au Nigeria ».

Ils nous ont dit: si vous parlez, on vous coupe la tête, après ils nous ont dit: une femme peut se marier deux fois, ce n’est pas haram (ndlr: interdit), car vos maris ne sont pas de vrais musulmans.
Ecoutez les témoignages des réscapées de Boko Haram
20-01-2015 - Par Nicolas Champeaux