Esther Phiri, la lutte de la championne de boxe en Zambie

Between Rings, film finlandais de Salla Sorri et Jessie Chisi sur Esther Phiri, boxeuse de Zambie, qui a gagné sept titres de championne du monde de boxe.
© Helmi Films, Finlande

Dans son pays, elle est une star. La Zambienne Esther Phiri a gagné sept titres de championne du monde de boxe. Dans le documentaire Between Rings, présenté au Festival international de programmes audiovisuels (Fipa) à Biarritz, les cinéastes Salla Sorri et Jessie Chisi racontent les luttes quotidiennes de cette combattante, née en 1981 à Lusaka, la capitale d’un des pays les plus pauvres de la planète. Un portrait subtil et nuancé sur la vie sentimentale et douloureuse de cette championne, en dehors du ring, dans les coulisses d’une carrière exceptionnelle. Entretien avec Salla Sorri.

RFI : Comment une cinéaste finlandaise basée à Helsinki se décide à faire un documentaire sur une championne de boxe en Zambie ?

Salla Sorri : J’ai d’abord travaillé en tant qu’assistante dans une coproduction entre la Finlande et la Zambie. C’est là que j’ai rencontré Jessie Chisi [la coréalisatrice du film et fondatrice du Festival de courts métrages en Zambie, ndlr] qui est la cousine de notre rôle principal. C’est à ce moment-là que j’ai rencontré Esther Phiri pour la première fois. Deux années plus tard, on a commencé le film avec elle.

Ce documentaire sur une femme qui se retrouve mère à l’âge de 16 ans avant de devenir championne du monde de boxe, est-ce un film sur une success story ?

Ce n’est pas une success story traditionnelle. Quand on avait commencé le film, elle était déjà vraiment célèbre, mais on entendait déjà quelques voix critiques contre elle. Elle était une véritable proie pour la presse, mais personne ne lui demandait son avis. C’est pour cela qu’elle avait accepté de faire ce film avec nous, parce que nous lui avons promis qu’elle pouvait raconter dans notre film sa propre histoire avec ses propres mots.

Quand elle avait commencé avec la boxe, elle était la seule femme dans le Center African Direction à Lusaka. Pourquoi avait-elle pris cette décision de devenir boxeuse ?

Elle avait un jour expliqué sur un ton plaisantin qu’elle était grosse et qu’elle voulait devenir sexy. La vraie version est plutôt que ses amis lui avaient dit qu’elle pouvait gagner beaucoup d’argent avec la boxe. Il est aussi important de dire qu’à cette époque où elle est devenue célèbre, on avait aussi relancé la boxe masculine en Zambie. Et beaucoup de femmes ont suivi son exemple. Aujourd’hui, en Zambie, il est devenue normale qu’une femme fait la boxe. Quand Esther Phiri avait commencé, ce n’était absolument pas le cas.

C’était après le décès de son père et de sa sœur ainée qu’elle avait décidé de boxer pour gagner de l’argent et s’occuper des quatre enfants de sa sœur décédée et de son propre enfant.

Oui. A ce moment, elle était d’abord obligée de vendre des fruits et légumes dans la rue pour gagner de l’argent. Très vite, il était clair qu’elle pouvait gagner plus d’argent avec la boxe.

Pour elle, la boxe était plus importante que le mariage. Est-ce qu’elle est devenue une icône pour les féministes ?

Pour moi, c’est difficile de dire qu’est-ce que cela signifie d’être « féministe » en Zambie, mais je dirais oui. Quand nous avions commencé à tourner, elle venait de vivre la rupture avec son petit ami. Et la raison pour laquelle il l’avait quittée, c’était justement, parce que, selon lui, elle s’entrainait trop. Aujourd’hui, elle est devenue un modèle pour les femmes zambiennes.

Elle a réussi à faire un parcours de rêve : la pauvre vendeuse de fruits et légumes de la rue est devenue une star nationale, une championne du monde qui roule en limousine et habite une grande maison. Quelle est aujourd’hui son image dans la société zambienne ?

Actuellement, son image est positive, mais quand elle commençait à avoir beaucoup de succès, il y avait pas mal de gens qui disaient de choses négatives sur elle. Mais ce qui est très spécifique pour Esther Phiri, c’est qu’elle ne dépense pas inutilement son argent. Elle investit tout dans des projets. Par exemple, elle a acheté plusieurs appartements pour les louer. Ainsi elle a ses propres revenus, indépendamment de la boxe. Elle est consciente qu’elle ne pourra pas continuer la boxe à l’infinie. Ainsi elle encourage toutes les femmes autour d’elles. Beaucoup de femmes pratiquent maintenant la gymnastique parce qu’elles avaient vu Esther Phiri à la télévision. De l’autre côté, cette indépendance est aussi un poids pour elle, parce que toute sa famille s’appuie sur elle…

A la fin du film, elle raconte que son rêve est d’avoir un jour un mari et de retourner à l’école !

Elle n’avait jamais eu l’occasion de faire des études. Elle a été élevée par son grand père. En même temps, elle a une sensibilité pour les affaires. Elle pense qu’avec des études, elle aurait plus de possibilité dans la société. Même si elle est déjà placée très haute dans la société et vit une vie luxueuse. De l’autre côté, elle rêve de mener la vie d’une femme « normale » avec un mari. Elle est tiraillée entre les deux, mais actuellement elle vient de décider de retourner à la boxe, parce qu’elle a tellement d’énergie qui doit sortir quelque part. Et la boxe est la chose la plus naturelle pour elle.

Between Rings, est-ce seulement un portrait d’Esther Phiri ou est-ce aussi un portrait de la Zambie ?

Je dirais que c’est aussi un portrait de la société zambienne et également un portrait d’une femme moderne. Parmi les choses pour lesquelles elle doit lutter se trouvent les mêmes choses pour lesquelles moi aussi je dois me battre ici en Europe. Par exemple de concilier le travail et l’amour. Nous n’avons pas ces contraintes familiales qui sont très fortes en Zambie, mais je me retrouve dans sa lutte.

Dans le film on voit la pauvreté, les bidonvilles, les difficultés… et une femme qui réussit, un peu comme le rêve américain en Zambie.

Je pense que c’est possible. C’est difficile, en particulier pour les femmes, mais je pense que c’est possible. 

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►  28e Festival international de programmes audiovisuels à Biarritz, du 20 au 25 janvier 2015.