Union africaine: le «show» très commenté de Mugabe

Le président zimbabwéen Robert Mugabe arrivant à la session ordinaire du sommet de l'Union africaine à Addis Abeba, le 31 janvier 2015.
© REUTERS/Tiksa Negeri

Avant la cérémonie de clôture du sommet de l'Union africaine à Addis Abeba, RFI a rencontré plusieurs groupes de délégués qui avaient une opinion mitigée sur la manière dont Robert Mugabe, élu nouveau président de l’UA à 90 ans, a mené les débats. Certains avouent avoir ri, d’autres étaient gênés. Dans son discours, le président zimbabwéen a préféré décocher ses flèches contre l'Occident plutôt que d'aborder les sujets d'actualité, comme Ebola ou Boko Haram.

Avec notre envoyée spéciale à Addis Abeba

C’était un véritable « show », selon ces délégués. S’adressant à Uhuru Kenyatta, le président kényan, Robert Mugabe aurait dit qu’il n’aurait jamais dû aller à la CPI. Dans cette conversation, le président du Zimbabwe serait allé jusqu’à évoquer la mémoire du père de M. Kenyatta, Jomo, considéré comme le père de la nation kényane et le héros de son indépendance : « C’est comme s’il lui disait que son père aurait eu honte de lui pour y être allé », explique l’un des membres de ces délégations.

La situation au Soudan du Sud a été évoquée à plusieurs reprises dans le sommet. « Encore le Soudan du Sud ! », se serait exclamé le nouveau président de l’Union africaine. « Les Sud-Soudanais et leur bétail, avec eux, c’est toujours une question de bétail », rapportent d’autres délégués. Quelques rires fusent au rappel de cette anecdote. « Ce n’est pas drôle, il a insulté beaucoup de monde dans la salle », leur rétorque un jeune diplomate.

Et la délégation libyenne n'a pas beaucoup ri non plus, lorsque le président a évoqué son défunt « ami » Mouammar Kadhafi : « C’est une honte, la manière dont il a fini », se serait exclamé le chef de l’Etat zimbabwéen au pouvoir depuis plus de 35 ans. Il aurait affirmé avoir mis en garde l’ex-dirigeant libyen avant sa mort contre ces Occidentaux avec lesquels il avait créé des liens.

« C’est peut-être à cause de son âge, mais il semblait exaspéré par la longueur des débats », confie encore un délégué au sujet de Mugabe. Une jeune diplomate, à ses côtés, se souvient et rit une nouvelle fois : « Il a dit : " Quoi ? Il y a encore deux points ? Mais je croyais que c’était fini ! " » Et d'avoquer une drôle d’année à venir pour l’Union africaine. « Ici, ça va, on est entre nous », précise-t-elle.

Et quand on évoque le fait qu’à cause des sanctions contre son pays, Robert Mugabe pourrait ne pas être invité au prochain sommet du G7 en Allemagne ou dans d’autres réunions internationales, cette diplomate rétorque que « de toute façon, il n’y serait probablement pas allé », et dit espérer qu’il accepte au moins de déléguer quelqu’un.

Mugabe impose sa griffe

Pendant le sommet, Robert Mugabe s'est lui-même exprimé. Le rendez-vous de l’Union africaine s’est en effet terminé avec sa première représentation en « porte-voix du continent ». Le très controversé président zimbabwéen dirigera l’institution continentale pour un an, et samedi, il a indéniablement marqué son territoire, déroulant ses thèmes de prédilection plutôt que de s’éterniser sur les sujets d’actualité qui avaient marqué la semaine, Boko Haram ou Ebola par exemple.

Le secrétariat de l'Union africaine n'a pas encore rendu publiques les conclusions officielles du sommet, Mais Robert Mugabe a lui déjà imposé sa griffe. Lors de la cérémonie de clôture, il a insisté sur des sujets qui lui tiennent à cœur. En tant qu'héros de l'indépendance par exemple, il a rappelé le droit à l'autodétermination du Sahara occidental ; et en tant que panafricaniste, il a souligné le besoin de réformer le Conseil de sécurité des Nations unies, ou la nécessité pour l'UA de sortir de la dépendance financière vis-à-vis de ses bailleurs étrangers.

Plus tard, il a confirmé qu'il se fichait bien des critiques venues de l'extérieur du continent. Citation :

« Ce que l'Occident va dire ou faire, ce n'est pas mes affaires. Mon rôle, c'est de m'assurer que toutes les décisions auxquelles nous sommes arrivés ici soient mises en oeuvre. Et elles concernent toutes les développements de l'Afrique, et l'amélioration de la vie de nos populations. En ce qui concerne l'Occident, c'est à eux de voir ce qu'ils veulent faire. Après tout, depuis plus de dix ans, je suis sous sanction.Mon pays est également sous sanctions, et s'ils veulent continuer, libre à eux,mais nous disons qu'ils ont tort. Parce que ces sanctions n'ont pas été prises pour de bonnes raisons. Mais l'Occident, l'Europe, semblent prêts à aller de l'avant. Le jour où j'ai quitté le Zimbabwé, j'ai rencontré une quinzaine d'entrepreneurs français. Ils sont venus pour voir s'ils pouvaient installer leur société dans notre pays.Si l'Europe vient avec l'esprit de coopérer et non pas de nous contrôler, nous ou nos manières de faire, il seront alors les bienvenus. »

Ayant appelé plusieurs fois à une plus grande efficacité de l'Union africaine, il a douze mois pour secouer une institution qui a dû mal à mettre en oeuvre ses grandes déclarations d'intention. Douze mois aussi pour écrire, à 90 ans, le chapitre inédit d'une existence controversée.

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