«André Brink et Assia Djebar, c’est le même combat intellectuel»

L’écrivaine algérienne Assia Djebar, décédé le 6 février 2015. Ici en 2006 lors de sa réception à l’Académie française. A droite, l’écrivain sud-africain André Brink, ici le 2 février 2015, trois jours avant sa mort.
© AFP/Olivier Laban-Mattei BELGA/Eric Lalman (photomontage RFI)

L'Algérienne Assia Djebar avait 78 ans, le Sud-Africain André Brink 79 ans. Deux écrivains emblématiques, et cela bien au-delà de leurs pays et de leur continent africain, qui meurent pratiquement au même moment et au même âge. Pour Sofiane Hadjadj, l’éditeur algérien de Kamel Daoud, aujourd’hui menacé par une fatwa, c’est tout un symbole. Présent au Salon littéraire Maghreb des livres qui se tient ces 7 et 8 février à Paris, le directeur de la maison d'édition Barzakh a accepté de nous parler de ces deux géants de la littérature, décédé le 6 février.

RFI : On vient d’apprendre la mort d’Assia Djebar, membre de l’Académie française. Que signifie cette immense écrivaine algérienne pour vous ?

Sofiane Hadjadj : Assia Djebar est un monument pour moi. C’est l'une des intellectuelles fondatrices du roman maghrébin. Elle a une trajectoire extraordinaire. C’est une perte énorme que je regrette, parce que l’Algérie ne lui a pas donné toute la place qu’elle méritait. Comme l’histoire est toujours un peu cruelle et que son décès intervient au même moment que celui de l’écrivain sud-africain André Brink, permettez-moi de rajouter que pour moi, tout est lié : l’Afrique du Nord et l’Afrique du Sud, l’Algérie et l’Afrique du Sud, l’apartheid et la révolution algérienne, André Brink et Assia Djebar. C’est le même combat intellectuel. Au-delà du combat militant. Assia Djebar était historienne de formation, cinéaste et romancière. André Brink était l’un des plus grands romanciers au monde, et leur travail en tant que romancier était exactement le même par rapport à l’Afrique du Sud ou par rapport à l’Algérie. C'est-à-dire de déconstruire nos pays, de déconstruire l’histoire de nos deux pays, de démythifier l’histoire de ces pays, pour faire surgir la complexité de l’histoire, la complexité humaine de l’histoire. Quand on lit André Brink ou Assia Djebar, on est bouleversé, parce qu’on met à jour la complexité de l’histoire et non pas les récits mystificateurs que ce soit dans l’Afrique du Sud de l’apartheid ou que ce soit dans l’Algérie de la révolution algérienne. Et je crois que leur décès au même moment, c’est quelque chose de très triste, de très désolants et en même temps j’aime cette idée de lier ces deux points de l’Afrique du Nord et de l’Afrique du Sud, de l’extrême pointe de l’Afrique au Nord, de l’extrême pointe de l’Afrique au Sud. A mon avis, il y a là un symbole très fort.

Avec Assia Djebar on pense aux œuvres littéraires comme La Soif ou Les Impatients, mais aussi à ses combats pour l’émancipation des femmes, l’histoire de l’Algérie et à la relation entre la France et l’Algérie. Est-ce qu’on peut dire aujourd’hui que Kamel Daoud a repris à sa façon le flambeau d’Assia Djebar ?
 
Pas simplement Kamel Daoud, il y a toute une génération d’écrivains algériens et aussi maghrébins. Quand on pense à Salim Bachi ou Fouad Laroui au Maroc ou Bachir Mefti en Algérie qui écrit en langue arabe. Il y a une génération d’écrivains qui ont 35, 40, 50 ans. Ou on pense aussi au Marocain Abdellah Taïa. Ce sont des générations issues des Indépendances. Ce sont des générations post-indépendance. Comme le roman d’Assia Djebar, Les Enfants du Nouveau Monde, qu’elle avait publié en 1962, après l’indépendance. Ce sont les enfants du Nouveau Monde, les enfants de l’Indépendance, le monde de la libération de la colonisation. Ce qui est intéressant, ces figures comme Kamel Daoud, Abdellah Taïa ou d’autres, ces écrivains se constituent d’abord comme individus. Pour eux, le combat, le militantisme, en tant qu’écrivain, en tant qu’intellectuel, c’est un combat en tant qu’individu. Ce n’est plus un combat collectif qu’on mène au nom d’un pays. C’est un combat pour l’individualité, pour reconnaître le statut de l’individu dans des pays qui nient la question de l’individu, qui sont toujours dans le discours collectif : qu’il soit politique, la révolution, l’indépendance ou discours collectif religieux où la religion, l’islam en particulier, englobe tout le monde dans un même discours.
Je crois que ces écrivains, ces intellectuels se battent d’abord en tant qu’individu et c’est la meilleure manière de prolonger le combat d’Assia Djebar, mais aussi d’André Brink. J’insiste sur cette idée [d’inclure dans l’hommage à Assia Djebar aussi André Brink, ndlr], parce qu’on est certes le Maghreb des livres, mais le Maghreb est l’Afrique. Et ces questions s’entremêlent. Quand on sait le lien très fort qu'il y a eu entre les mouvements anti-apartheids et la révolution algérienne, je crois qu’il faut le rappeler.

Sofiane Hadjadj, l'éditeur algérien de Kamel Daoud, menacé par une fatwa pour son livre "Meursault, contre-enquête", au Salon littéraire Maghreb des livres, le 7 février 2015. © Siegfried Forster / RFI

→ À relire : L'entretien accordé par André Brink à rfi.fr en 2014
→ À relire : L'écriture-délivrance d'Assia Djebar

Republier ce contenu

Vous êtes libres de republier gratuitement cet article sur votre site internet. Nous vous demandons de suivre ces Règles de base

Le Partenaire s'engage à ne pas porter atteinte au droit moral des journalistes. A ce titre, le Contenu devra être reproduit et représenté par le Partenaire tel qu'il a été mis à disposition par RFI, sans modifications, coupures, ajouts, incrustations, altérations, réductions ou insertions

Ajoutez cet article à votre site Web en copiant le code ci-dessous.