«Timbuktu» chahuté, pourquoi tant de haine?

« Timbuktu. Le Chagrin des Oiseaux », d'Abderrahmane Sissako.
© Le Pacte

Le triomphe aux César juste passé, le réalisateur mauritanien Abderrahmane Sissako se retrouve avec ses sept trophées pour Timbuktu dans une polémique qui ne cesse d’enfler. C’est moins les qualités cinématographiques du film et le génie de son réalisateur qui sont en jeu, que le rôle de ce dernier : celui de conseiller culturel auprès du controversé président mauritanien Mohamed Ould Abdel Aziz. Un rôle qu'il n'a jamais contesté. De surcroît, le Fespaco, le plus grand festival panafricain du cinéma, doit décider ce jeudi 26 février de retirer Timbuktu de la compétition officielle, ou de « trouver une solution intermédiaire », le tout pour des « raisons sécuritaires ».

Après la vague d’empathie au Festival de Cannes et l’effet du 11-Janvier aux César, serait-on arrivé à la fin d’une curiosité ? Abderrahmane Sissako, présent au Festival de Cannes, aux César et aux Oscars, représentant la Mauritanie - un pays dont il ne parle pratiquement jamais - symboliserait un cinéma engagé qui, dans le même temps, ferait l'impasse sur les maux de la Mauritanie. Il se serait hissé au rang d’icône de l’esprit libre et de la résistance, alors qu’il conseille le controversé président mauritanien, en tant que conseiller culturel. Il serait la figure de proue d’un cinéma mauritanien qui n’existe pas.

C’est le journaliste Nicolas Beau, sur son site Mondafrique.fr, qui a tiré la charge la plus violente contre le cinéaste. Dans son article « Abderrahmane Sissako, une imposture mauritanienne », le réalisateur est accusé d’avoir accepté de faire un film contre les jihadistes au Mali pour dissimuler et ainsi « défendre le bilan d’un régime répressif et corrompu » mauritanien. Et surtout, toujours selon Nicolas Beau, occulter le sujet tabou de l’esclavage qui existe toujours en Mauritanie.

« Je suis porte-parole de mon pays »

Par journal interposé, Abderrahmane Sissako renvoie Nicolas Beau, dans les colonnes de Libération (« Les hourras passés, haro sur « Timbuktu »), au fait que son site Mondafrique.fr est en partie financé par l’homme d’affaires Mohamed Ould Bouamatou, un opposant notoire du régime mauritanien qui chercherait ainsi à le déstabiliser.

Et le 25 février, sur le plateau du Grand Journal de Canal+, un Sissako sûr de lui balaie les accusations d’un revers de la main : « Je pense que ce n’est pas très important, tout cela. Il faut passer à autre chose. Je suis porte-parole de mon pays, parce que c’est rare qu’une personnalité d’un pays soit comme moi, ce que je suis. Donc, je peux jouer un rôle pour mon pays en étant conseiller à la présidence. Ce n’est pas un crime. C’est une fierté pour moi, parce que mon pays a besoin d’une visibilité forte et belle. »

Il n'empêche, rétrospectivement, ses interventions prennent aujourd’hui une autre couleur. Par exemple, quand on pense à son discours de remerciement aux César, lorsque Abderrahmane Sissako, d’ordinaire si réservé et peu enclin à afficher sa passion, s’est laissé aller à un discours jubilatoire en hommage à la France (« La France est un pays magnifique, parce qu'elle est capable de se dresser contre l'horreur, contre la violence, l'obscurantisme »), mais aussi à l’armée mauritanienne, pour les services rendus lors du tournage.

Le lieu de tournage mauritanien encensé par Sissako est pourtant pour certains de ses compatriotes un endroit dépourvu de bons souvenirs. Car Oualata reste une ville cauchemar pour des prisonniers politiques noirs, torturés et tués dans les geôles de cet ancien fort colonial. Et de fait, il existe assez d’injustices en Mauritanie pour pouvoir tourner des centaines de films.

« La blessure d’esclavage »

En 2011, Ousmane Diagana avait posé sa caméra sur la blessure d’esclavage, le sujet tabou par excellence en Mauritanie. Il y a aussi le jeune réalisateur mauritanien Djibril Diaw, exilé à Paris après avoir été censuré dans son propre pays. Il avait récemment brillamment raconté l’histoire d’un autre Tombouctou, cette fois-ci en Mauritanie, pour montrer les résistants à Donaye, un village devenu le symbole d’une injustice qui perdure contre les Noirs depuis les arrestations, les exécutions, les massacres, la déportation et le déplacement de milliers de Négro-Mauritaniens après les « évènements de 1989 » en Mauritanie.

Mais de là, faire la morale à Sissako, parce qu’il raconte l’histoire de Tombouctou et non pas de Donaye, est un pas que Djibril Diaw ne franchit pas : « Je respecte beaucoup Abderrahmane Sissako. C’est son choix. C’est un réalisateur qui a pensé nécessaire de parler du Mali. Moi, je pense à parler plutôt de Donaye. Peut-être aussi que Sissako ne connaît pas Donaye et toutes ces questions. Les deux films peuvent être positifs. »

Autrement dit, le grand public découvre aujourd’hui que, au-delà de la poésie et la pertinence cinématographique, Abderrahmane Sissako et Timbuktu n'offrent pas toutes les garanties pour se voir hissés au rang d’un symbole universel et unanime de résistance. Mais Timbuktu entrera dans l’histoire du cinéma comme étant le premier film africain à avoir enregistré un million d’entrées en France.

Sissako peut être fier d’avoir été le premier réalisateur africain à remporter le prix du meilleur film aux César, mais il n’est pas un artiste révolté qui brave ouvertement les interdits illégitimes au nom de la liberté, comme font le Chinois Ai Weiwei ou le cinéaste iranien Jafar Panahi, défiant à chaque occasion et dans chaque film clandestin les autorités de leur pays respectif.

« Céder à la peur, c’est dommage »

En plus de tout cela, le plus grand festival panafricain de cinéma, le Fespaco, réfléchit sérieusement à retirer Timbuktu de la compétition officielle du Fespaco pour des « raisons sécuritaires ». Après des informations contradictoires diffusées par différents organes de presse, le Fespaco a déclaré ce jeudi 26 février qu'il prendrait dans la journée la décision d’une déprogrammation ou pourrait chercher une « solution intermédiaire ».

Selon Gervais Hien, attaché de presse du festival, cette « solution intermédiaire » pourrait être de laisser le film dans la compétition, mais de le montrer exclusivement aux jurés et ainsi annuler la projection au public, prévue le 5 mars. Interrogé sur la question d’une menace concrète par rapport à la projection du film, il déclare : « Non, nous n’avons pas reçu de menace concrète, mais il y a une menace générale dans la région, aussi par rapport à la situation au Niger. » Le 16 janvier, au Niger, le Centre culturel français de Zinder a été incendié au cours d’une manifestation anti-Charlie Hebdo qui a causé la mort de quatre personnes et en a blessé 45 autres. A Ouagadougou, quelle décision sera alors prise et par qui ? Gervais Hien déclare qu’il y a eu des discussions entre le festival, le ministère des Affaires étrangères et aussi la Mauritanie autour du maintien du film au Fespaco, mais que « la décision sera prise au niveau du festival ».

Paradoxalement, ce débat révèle aussi que la force poétique et politique de Timbuktu est restée intacte. La dignité et la résistance des gens ordinaires contre l’obscurantisme, mises en lumière par Abderrahmane Sissako, continuent d’être des questions actuelles. Au-delà de toutes ces accusations, le pire pour un cinéaste serait de voir son film déprogrammé. Pour Abderrahmane Sissako, si le Fespaco prenait la décision de retirer Timbuktu du plus grand festival panafricain de cinéma, cela reviendrait malheureusement à « céder à la peur et c’est dommage ».

Le peuple burkinabè vient de gagner un combat pour la liberté. Priver les Burkinabè de voir «Timbuktu», serait, à mon avis, un vrai préjudice. Défendre une projection de «Timbuktu» à Ouagadougou, c’est défendre les valeurs que contient ce film.
Ecouter l'interview avec le cinéaste mauritanien Abderrahmane Sissako qui s'explique par rapport à une éventuelle déprogrammation de son film Timbuktu au Fespaco.
26-02-2015 - Par Sébastien Jédor