Henri Lopes, le romancier du métissage

Henri Lopes, romancier, homme politique et ambassadeur du Congo-Brazzaville à Paris depuis 1998.
© Catherine Helie

« Le Méridional » est le huitième roman d’Henri Lopes. Il y est question de l’histoire congolaise, des révolutions et encore et toujours du métissage, cher au cœur de ce romancier talentueux.

Avec son nouveau roman Le Méridional qui vient de paraître dans la collection « Continents noirs », le Congolais Henri Lopes renouvelle son univers romanesque, tout en nous replongeant dans les thèmes qui lui sont chers : histoire, métissage, amour de la culture. La nouveauté de ce roman réside aussi dans la légèreté de son écriture qui mêle le descriptif, le sensationnel, le comique, l’élégiaque. Cela donne un récit agréable à lire, qui est autant un clin d’œil à l’histoire qu’une interrogation personnelle sur le sens de la vie et le rôle de l’art dans la construction et la reconstruction toujours recommencée de ce sens.

Il n’est sans doute pas accidentel que le narrateur du Méridional, originaire du Congo, soit un chercheur universitaire qui est en train de peaufiner un ouvrage historique et érudit sur les soldats noirs dans les guerres européennes. Enquêteur, explorateur dans l’âme, l’homme est aussi un amateur de l’art, de la poésie, de belles femmes et de mers chaudes. Un peu comme l’auteur sans que le roman soit tout à fait autobiographique. Il y a quelque chose de la recherche proustienne dans la démarche de ce narrateur anonyme dont l’identité poreuse s’enrichit de toutes les autres, en particulier de celle du « Méridional » énigmatique dont la vie riche en aventures est au cœur de ce beau livre.

Entre la France et le Congo

L'histoire se déroule entre le Congo et la France. Si dans les premières pages du roman on est à Paris, très vite, on se retrouve dans la calme volupté pré-printannière de l’île de Noirmoutier, en Vendée, où le narrateur débarque à la recherche d’une retraite tranquille pour la rédaction de son livre.

L’auteur connaît bien cette île qu’il fréquente depuis les années 1950 lorsque, adolescent, il s’est retrouvé dans un internat à Nantes pour terminer ses études secondaires. « Plus récemment, je suis venu souvent à Noirmoutier, explique le romancier, pour rendre visite à ma mère qui y avait trouvé refuge dans ses vieux jours. »

Il connaît ses venelles, ses cafés, ses hommes et femmes, frustes et sans malice, qui peuplent le roman. Mais avant d’être un paysage géographique, l’île est un paysage de l’imaginaire, son éloignement fait d'elle la cachette idéale pour le héros du roman Gaspard Libongo qui s’y est réfugié, fuyant son passé ténébreux de révolutionnaire congolais. Libongo a fui son Congo natal, ses mondanités, ses révolutions post-coloniales et est venu s’enterrer dans cette île lointaine.

Ce Gaspard Libongo, dont le narrateur fait connaissance dans un bistrot local, a caché les détails de son passé, se dérobant habilement aux questions de ses amis et voisins qui l’ont adopté comme l’un des leurs, malgré sa peau basanée. Ceux-ci l'ont surnommé affectueusement le « méridional ». Mais lorsque le patron du bistrot où l’homme avait ses habitudes se fait assassiner, la négritude de ce dernier le rend suspect aux yeux de la population et de la police. Il est arrêté et écroué à la maison d’arrêt où le narrateur est le seul à lui rendre visite régulièrement.

Le prisonnier se révèle amateur de littérature et de poésie : Saint-John Perse, Alain Bosquet, Verlaine... En contrepartie des livres que le narrateur lui apporte à chacune de ses visites, l'homme accepte de lui livrer l’histoire de ses origines coloniales et métissées, celle de son passé de révolutionnaire marxiste, mais aussi le récit de sa fuite en France.

La « pachanga Libongo »

Gaspard Libongo fut une figure légendaire de la vie mondaine et politique de la capitale congolaise au sortir de la colonisation. Grand danseur du rumba devant l’éternel, il fréquentait dans les années 1960 les bars à la mode de Poto-Poto où son style de danse baptisé la « pachanga Libongo » a fait longtemps fureur.

Il a connu moins de succès dans la révolution pendant laquelle il s’était fait enrôler dans les milices marxistes avant de s’en détourner à cause de leurs excès. Mais les plus belles pages de la vie congolaise de Gaspard Libongo sont celles consacrées à son enfance passée dans un milieu métis de Franco-Congolais. Les échanges sur le métissage entre le protagoniste et le narrateur rejoignent les angoisses existentielles qui ne cessent de hanter l’œuvre d’Henri Lopes depuis vingt ans : « Qu’est-ce que cela voulait dire aujourd’hui d’être métis ? N’y avait-il pas une nomenclature, des catégories de métis à distinguer ? Au long de l’histoire ? Aujourd’hui ? Donnions-nous au mot le même sens que celui que lui prêtait Senghor ? Pourquoi les Noirs américains, les Sud-Africains, les Africains anglophones gardaient-ils leur distance par rapport à ce concept ? »

Henri Lopes a publié en 1972 Tribaliques, son premier livre qui l’a fait connaître. Ce recueil de nouvelles a été suivi de romans où ce romancier talentueux aborde avec un sens de récit consommé les thèmes qui lui tiennent à cœur, dont la question du métissage. Avec son nouveau roman Le Méridional, son huitième opus, il poursuit son travail d’exploration de l’espace sans frontières entre le blanc et le noir. Quelle meilleurs métaphore de cet espace métis aux frontières mouvantes que cette île ouverte à tous vents où le romancier a campé son histoire.  

 

Le Méridional, par Henri Lopes. « Continents noirs », mars 2015, 211 pages, 17,90 euros.
 

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