RDC: l’incompréhension après l’arrestation d’activistes africains

Dispositif policier dans les rues de Kinshasa, lundi 12 janvier 2015.
© AFP/Papy Mulongo

En République démocratique du Congo, l’arrestation dimanche de militants pro-démocratie continue de susciter réactions et interrogations à Kinshasa. Venus du Sénégal et du Burkina Faso, à l'invitation de la société civile congolaise, quatre leaders des mouvements citoyens Y’en a marre et Balai citoyen ont été arrêtés avec une trentaine de Congolais. Ils sont accusés par les autorités de vouloir déstabiliser le pays. Nombreux sont les députés, au sein du Parlement congolais, à ne pas approuver cette opération.

Lundi, à l’ouverture de la session parlementaire de mars, les députés étaient nombreux à manifester leur étonnement face aux affirmations du gouvernement par la voix de son porte-parole. Lambert Mende Omalanga a accusé les leaders des mouvements citoyens Y’en a marre du Sénégal et Balai citoyen du Burkina Faso d’être venus à Kinshasa pour préparer une insurrection destinée à déstabiliser la RDC.

Plusieurs parlementaires, toutes tendances confondues, ont manifesté leur scepticisme face aux déclarations du ministre de la Communication. Si ceux de la majorité contactés n’ont pas voulu s’exprimer au micro, préférant aussi garder l’anonymat tout en déclarant attendre les résultats de l’enquête afin de se faire une opinion, les députés de l’opposition, eux, ont déploré l’arrestation des invités et des leaders de Filimbi, mouvement citoyen congolais.

« Ces gens sont venus à l’invitation de leurs collègues des mouvements citoyens ici, dans notre pays, pour partager l’expérience de leurs pays. Mais ça, ça rentre dans la liberté des gens, ils n’ont incité personne à faire quoi que ce soit. Alors, les arrêter pour ce simple fait-là, c’est bien triste. Il faut qu’on les relâche vite, pour au moins sauver l’honneur », estime en effet le député du parti de l'opposition l’UNC, Jean-Baudouin Mayo Mambeke.

Accusés de tentative de déstabilisation

Le pouvoir maintient ses accusations. Les participants à cette réunion sont accusés de vouloir déstabiliser le pays. Plus de 24 heures après leur arrestation, aucun des militants n’avait eu accès à un avocat. Les trois Sénégalais, le Burkinabè et une trentaine de Congolais, activistes, musiciens ou journalistes étaient toujours en garde à vue, pour « les besoins de l’enquête », selon le porte-parole du gouvernement. « C’est à la police judiciaire de décider des suites de cette affaire », a expliqué Lambert Mende, à savoir transférer ou non les suspects au parquet pour « atteinte à la sûreté de l'Etat ».

Mais selon d’autres sources, pour les quatre ressortissants étrangers, une procédure d’expulsion serait en cours. De leur côté, les Congolais pourraient être poursuivis. Si c’est le cas, l’association Avocat sans frontières envisage déjà de leur fournir une assistance juridique.

Parmi les Congolais qui ont été arrêtés figure l’un des membres importants de la Lucha, l'un des mouvements de jeunes activistes basés à Goma. Pour Serge Sivya, membre de la même organisation, le Congo est en train de se ridiculiser : « Nous sommes en train de regretter ce fait-là, qui ridiculise notre pays, qui se veut pourtant démocratique, mais qui est en train de museler le droit des citoyens et la liberté d’expression. »

Et d'ajouter : « Nous disons que nous n’allons pas accepter que le train de la liberté de la démocratie, qui a démarré dans notre pays, puisse être freiné par qui que ce soit. Nous sommes engagés en tant que jeunes citoyens pour l’avènement de la démocratie dans notre pays et rien ne pourra nous arrêter même si on peut organiser des arrestations arbitraires. »

La Lucha annonce par ailleurs que neuf de ses membres ont été arrêtés ce mardi matin à Goma, dans l'est du pays. Les neuf militants s'étaient rendus devant les locaux de l'Agence nationale du renseignement pour réclamer la libération immédiate de leur membre détenu à Kinshasa.

Toute la journée de lundi, la société civile au Congo, mais aussi au Sénégal et au Burkina, s’est dite choquée de l’utilisation des termes « terroristes » ou « mouvements insurrectionnels » pour qualifier cette rencontre d’activistes sur le thème de l’engagement civique. Le Burkina Faso s'est déclaré soucieux « de la protection de ses ressortissants à l'étranger » et a affirmé être entré en contact avec les autorités congolaises pour obtenir la « relaxe » de ses compatriotes.

« Maintenant, il faut s’attendre au pire »

Ce mardi matin, le président sénégalais Macky Sall recevait à Dakar la presse étrangère. Un rendez-vous prévu de longue date et à cette occasion, le président a fait sa première déclaration sur cette affaire indiquant que « Le Sénégal travaille à la libération des rappeurs », avant d’ajouter : « Il ne m’appartient pas de juger si c’est normal ou pas normal. Ma position en tant que président de la République du Sénégal n’est pas de rentrer dans ce débat, ma position est de faire en sorte d’abord que les ressortissants sénégalais, membres de Y'en a marre, puissent être libérés et rentrer au bercail. Je compte échanger, si la liaison est établie, avec le président Kabila ».

Après l'arrestation de leurs camarades au Congo-Kinshasa, le mouvement Y’en a marre au Sénégal s'est aussi adressé à la presse, lundi. Répondant aux accusations des autorités congolaises, ils ont affirmé que leurs camardes étaient tout à fait en règle. Le rappeur Thiat a ainsi brandi son passeport avec, dessus, un visa en bonne et due forme, car il devait être lui aussi du voyage de Kinshasa.

« Je vous montre le papier officiel de l’ambassade du Congo, s'exclame-t-il. Nous y sommes allés avec des papiers officiels de Y’en a marre pour demander le visa officiellement. Ils savaient qui nous étions, donc ce qu’il a dit, c’est tout à fait faux. Nul ne pourra dire que dans l’histoire de Y’en a marre, on nous a vus ne serait-ce qu’avoir une pierre ou à plus forte raison un cocktail Molotov. D’ailleurs, nous avons prôné ce qu’on appelle la " positive attitude ". Nous avons une stratégie qui a toujours était pacifique, donc c’est archifaux. Maintenant il faut s’attendre au pire. »

Peu de réactions officielles du côté de la communauté internationale. A noter : uniquement celle de l'ambassade des Etats-Unis. « Ces groupes de jeunes bien connus, non partisans, de même que les organisateurs congolais, pouvait-on lire sur sa page Facebook, visaient à promouvoir la participation des jeunes congolais au processus électoral. » Les Etats-Unis déclarent même avoir financé les rencontres de ce week-end et rappellent que les autorités étaient invitées à y participer.