[Présidentielle au Nigeria] Portrait: Jonathan, le sortant contesté

Le président nigérian, Goodluck Jonathan est candidat à sa propre succession.
© REUTERS/Afolabi Sotunde

La manœuvre était cousue de fils blancs. En mauvaise posture dans l’opinion, le président du Nigeria, Goodluck Jonathan, qui brigue un nouveau mandat ce samedi 28 mars, avait fait reporter en février le scrutin présidentiel de six semaines, arguant de l’indisponibilité de l’armée à sécuriser le vote. Arrivé au pouvoir en 2010 grâce à un concours de circonstances favorables, le président sortant a un bilan difficile à défendre. L’homme espère emporter un second mandat face à l’ancien général Muhammadu Buhari, son principal adversaire, en surfant sur les peurs et les inquiétudes de ses concitoyens.

Les sondages donnent le chef de l’Etat nigérian Goodluck Jonathan au coude-à-coude avec son principal adversaire à l’élection présidentielle qui doit se dérouler le 28 mars, après avoir été reportée une première fois pour des raisons sécuritaires. Candidat à sa propre succession, le président sortant fait campagne, depuis l’annonce de sa candidature il y a quatre mois, sur le slogan de « quatre années efficaces, malgré les défis » et compte sur sa bonne étoile pour remporter l’élection.

L’homme au prénom prémonitoire – « Goodluck » que l’on pourrait traduire par « bonne chance » - doit en effet beaucoup à sa bonne étoile qui a longtemps brillé de tout son éclat sur son destin politique et l’a conduit de l’anonymat total jusqu’à la magistrature suprême. Pas mal pour quelqu’un qui n’avait jamais exercé de mandat électif jusqu’à la présidentielle de 2011, une élection qu’il a remportée, on s’en souvient, avec près de 60% des suffrages !

Défis sécuritaires et économiques

Cependant, la « bonne chance» pourrait ne pas suffire, cette fois, à l’homme à l’éternel chapeau Stetson. Car les défis se sont accumulés depuis quelque temps, rebattant les cartes de la vie politique dominée par le Parti démocratique du peuple (PDP) au pouvoir depuis le retour du Nigeria dans le giron de la démocratie, en 1999.

Nombreux sont les « challenges » auxquels la première économie de l’Afrique est confrontée. Le premier de ces défis a pour nom Boko Haram dont les adeptes font régner la terreur dans le Nord-Est. La chute des cours du pétrole, qui prive le pays d’une partie de ses revenus, en est un autre. Et, last but not least, la corruption en hauts lieux qui gangrène la vie publique. Le premier mandat du président Jonathan a été entaché par des scandales de corruption, dont le plus grave a concerné le détournement de 20 milliards de dollars (15,1 milliards d’euros) de fonds publics par la compagnie pétrolière nationale. Le fastueux mariage de la fille du président, en avril dernier, avec la distribution aux convives d'iPhone plaqués or, avait aussi fait à l’époque la Une de la presse locale.

Les échecs du gouvernement Jonathan ont eu pour principale conséquence de rapprocher les opposants au régime. Dès 2013, quatre grands partis d’opposition ont fusionné leurs forces au sein d’une nouvelle formation politique nommée All Progressive Congress, pour pouvoir combattre plus efficacement la mainmise absolue du PDP sur le pays. Leur candidat à la présidentielle est un ancien général, Muhammadu Buhari, qui a gouverné le pays d’une main de fer au début des années 1980, avant de se reconvertir dans le civil. Issu du nord du pays à majorité musulmane, Buhari s’était déjà présenté à trois reprises à la présidentielle, et la dernière fois contre Goodluck Jonathan en personne. Celui-ci lui avait infligé une défaite humiliante. Or cette fois, ayant réussi à mobiliser les principaux partis d’opposition autour de sa candidature, Buhari fait campagne sur les échecs du gouvernement en place, notamment face à l’insurrection islamiste de Boko Haram, et s’est imposé aux yeux de beaucoup de Nigérians comme une alternative viable.

Le leadership de Goodluck Jonathan est aujourd’hui contesté jusque dans les rangs de son parti. La critique la plus virulente de ses quatre années à la tête de l’Etat nigérian est venue de l’ancien président Olusegun Obasanjo. Un des ténors du PDP, ce dernier est allé jusqu’à déchirer sa carte de membre du parti après avoir accusé Jonathan de vouloir frauder pour remporter la présidentielle. Ce n’est pas la première fois qu’Obasanjo se rebiffe contre le chef de l’Etat. Déjà, l’année dernière, il avait publié une lettre ouverte, demandant publiquement à Jonathan de renoncer à briguer un nouveau mandat. « Le président Jonathan n’a pas compris le phénomène Boko Haram dès le départ (…) et c’est ce qui nous a menés là où on en est aujourd’hui », n’avait cessé de marteler tout au long de l’année écoulée l’ancien homme fort du pays, compromettant sérieusement les chances de réélection du président sortant.

L'ex-protégé d’Obasanjo

Si les critiques formulées par Obasanjo à l’égard de ce dernier ont eu un très fort impact sur les esprits de ses concitoyens, c’est surtout parce que Jonathan a été longtemps perçu comme un protégé de l’ancien président. C’est Obasanjo qui avait fait monter en politique l’actuel locataire du palais d’Aso Rock, en le choisissant comme colistier d’Umaru Musa Yar’Adua lors de la présidentielle de 2007. Jonathan était alors peu connu du grand public.

Chrétien du Sud appartenant à l’ethnie Ijaw, Goodluck Jonathan est né en 1957 dans une famille modeste de fabricants de pirogues. Il a eu la chance de faire des études poussées - il est docteur en zoologie - et a bénéficié de nombreux concours de circonstances qui ont favorisé son ascension politique.

Ce fut une ascension fulgurante, au dire de tous les observateurs. Elle commence en 1999, au moment où le Nigeria sort de presque trois décennies de dictature militaire. Jonathan rejoint le PDP et goûte rapidement au pouvoir en tant que vice-gouverneur puis gouverneur du Baylesa, l’un des neuf Etats pétroliers de la Fédération nigériane, situé dans le sud du pays. Il prend les commandes de cette province importante lorsque le gouverneur est destitué pour son implication dans une affaire de corruption. Les mauvaises langues disent que l’homme a su être au bon endroit au bon moment. Toujours est-il que c’est sa discrétion et sa loyauté envers le parti qui vaudront à Jonathan sa nomination à la vice-présidence en 2007. Deux ans plus tard, il est propulsé à la présidence, suite à la disparition du président Umaru Yar’Adua en plein mandat. Il était de nouveau au bon endroit au bon moment !

Jonathan assura d’abord l’intérim pendant onze mois, avant de se faire désigner comme candidat du PDP à la présidentielle d’avril 2011. Ses parrains au sein de son parti le considéraient comme un bon administrateur, flexible, mais sans charisme. Les Obasanjo et les autres leaders historiques du PDP espéraient continuer de tirer les ficelles du pouvoir, en s’abritant derrière un président faible. Selon les analystes de la vie politique nigériane, c’est parce qu’il ne représentait pas une menace particulière pour les prébendes et les avantages de ses mentors que Jonathan fut sorti de l’ombre et autorisé à concourir pour la magistrature suprême.

Bilan

Sa large victoire en 2011 permet à Goodluck Johnathan de s’émanciper une fois pour toutes de ses protecteurs et d’asseoir sa légitimité politique. Il devient le premier dirigeant nigérian issu du delta du Niger et aussi le premier Ijaw à occuper la présidence, alors que jusque-là le chef de l’Etat était toujours originaire d’une des trois grandes ethnies du pays : Igbo, Yoruba ou Haoussa-Fulani. Il est aussi crédité d’avoir réformé en profondeur, pendant sa période intérimaire, la commission électorale, ce qui a permis aux Nigérians d’avoir en 2011, selon les analystes, le scrutin le plus transparent de leur histoire.

Malgré ses débuts prometteurs, le premier mandat de Jonathan n’a pas été particulièrement brillant. L’homme s’était fait élire en promettant de panser toutes les plaies du pays, mais ses politiques n’ont fait qu’exacerber les polarisations identitaires et économiques de cet Etat aux équilibres fragiles. Pendant les « années Jonathan », le fossé économique s’est creusé entre le Sud chrétien et riche en ressources et industries extractives et le Nord majoritairement musulman, confronté à l’effondrement de ses entreprises publiques. Certes, le déclin économique du nord du pays, ensanglanté aujourd’hui par la secte Boko Haram, n’a pas commencé avec le mandat de Jonathan. C’est l’absence d’investissements et de réformes sociales de fond promis par le président en exercice mais jamais engagées qui a accéléré ce déclin.

Parallèlement, la corruption à grande échelle, pratiquée par des élites, empêche une distribution plus équitable des recettes du pétrole parmi les 162,4 millions d’habitants du pays dont plus de la moitié survit dans la pauvreté, sans accès aux infrastructures de base. Cette corruption n’est peut-être pas étrangère à la dévaluation record du naira à laquelle on assiste depuis 2014.

Plus grave encore, la désaffection qu’Abuja suscite aujourd’hui, notamment dans le Nord. Pour les spécialistes, elle est la conséquence de la rupture du pacte tacite d’alternance à la tête de l’Etat, entre chrétiens du Sud et musulmans du Nord. En briguant un second mandat au lieu de céder la place – comme le voudrait la tradition - à un candidat du Nord, Goodluck Jonathan a mis à mal l’équilibre confessionnel fragile qui régit la gouvernance dans le Nigeria sous la IVe République. Au cours de l’année écoulée, au fur et à mesure que la nouvelle candidature du président sortant s’est imposée comme inéluctable, beaucoup de musulmans du Nord ont quitté le PDP. Résultat : pour la première fois dans son histoire, le PDP ne jouit plus de la majorité absolue à la Chambre basse du Parlement.

Enfin, le plus grand échec du mandat de Goodluck Jonathan a sans doute été son incapacité à juguler l’insurrection islamiste de Boko Haram, qui a fait plus de 13 000 morts depuis six ans. Celle-ci contrôle encore une vingtaine de villes dans le Nord-Est. La crédibilité du président Jonathan et de son gouvernement a été particulièrement entamée par l’enlèvement le 14 avril 2014 à Chibok, toujours dans le Nord-Est, de quelque 200 lycéennes en plein jour. La gestion politique de ce drame a été particulièrement calamiteuse, avec le président nigérian tardant même à reconnaître la disparition des jeunes filles et à rencontrer les familles des victimes. Ce kidnapping avait ému le monde entier, mais presque un an après, on est toujours sans nouvelles des captives.

Prenant la parole récemment lors d’une conférence à Lagos, Wole Soyinka a attribué la tragédie des lycéennes de Chibok à l’échec de leadership du président. Selon l’icône de la littérature nigériane qui jouit d’un grand prestige dans son pays, Jonathan ne méritait pas un second mandat. Cette opinion est très largement partagée aujourd’hui au Nigeria. Conscient de cette désaffection, Jonathan avait fait pression, en février dernier, sur la Commission électorale nationale pour reporter de six semaines le scrutin prévu initialement pour le 14 février. Il espérait ainsi relancer sa campagne et regagner du terrain face à son principal adversaire, l’ex-général Muhammadu Buhari. Il avait aussi annoncé vouloir en finir avec Boko Haram que son administration avait, de son propre aveu, « sous-estimé ».

Certes, au cours des dernières semaines, avec le soutien de ses alliés régionaux et des mercenaires étrangers, l’armée nigériane a réussi à marquer ses premières victoires contre Boko Haram. Cela dit, il n’est pas sûr que ces premiers succès militaires sur le terrain, particulièrement survendus par le camp gouvernemental, suffisent pour changer l’état d’esprit de l’électorat nigérian pour qui la « bonne chance» ne semble plus rimer avec Jonathan !