[Présidentielle au Nigeria] Portrait: Buhari, un président à poigne

Affiche de soutien pour le candidat Muhammadu Buhari à Kano, le 27 mars 2015.
© REUTERS/Goran Tomasevic

L’ex-général Muhammadu Buhari, 72 ans, a été élu le 31 mars pour succéder au sortant Goodluck Jonathan, qui était candidat à sa réélection. Le président-élu jouit d'une réputation  d’intégrité et de dirigeant à poigne. Pour 54% des électeurs nigérians qui ont voté pour lui, il est l’homme dont leur pays, empêtré dans la guerre contre la secte Boko Haram et les problèmes économiques, a besoin pour se redresser.

Pour les observateurs, la présidentielle nigériane de 2015 qui vient de se terminer a été l'une des plus serrées dans l'histoire du Nigeria. C'est seulement à la veille de la date fatidique de la présidentielle du 28 mars que le vent a tourné au profit de Muhammadu Buhari, l'adversaire principal de Goodluck Jonathan, le président sortant, candidat à sa propre succession. Depuis deux jours avant le scrutin, les sondages donnaient l'ex-général Buhari gagnant. L’institut Eurasia qui prévoyait, il y a deux semaines encore, le sortant Jonathan Goodluck en tête, a changé son fusil d’épaule et a annoncé la victoire du général à la retraite.

« Nous avons longtemps estimé que Goodluck Jonathan était le candidat favori pour remporter les élections, expliquent les analystes de l’Eurasia dans un communiqué de presse, mais plusieurs facteurs nouveaux nous poussent à penser que nous assistons à un revirement de l’électorat en faveur de Buhari. » Parmi ces nouveaux facteurs, citons pêle-mêle : l’arrivée des cartes électorales électroniques qui réduit les possibilités de fraude, la campagne sans enthousiasme des cadres régionaux du Popular Democratic Party (le PDP, au pouvoir) et les foules de plus en plus nombreuses dans les meetings de campagne de Buhari dans les « Swing States » du Sud-Ouest. Grâce à son image d’intégrité à toute épreuve et d’homme à poigne, celui-ci apparaît aux yeux de l’électorat comme le dirigeant dont le Nigeria, empêtré dans des problèmes insolubles d’insécurité et de problèmes économiques, a besoin pour se redresser.

Musulman et ex-dictateur

Musulman originaire du Nord, Muhammadu Buhari, 72 ans, fait partie du paysage politique nigérian depuis trente ans. Ancien militaire, il a dirigé le pays entre 1983 et 1985, à la tête d’une junte militaire qui avait pris le pouvoir en écartant le gouvernement élu avant d’être renversé à son tour par un coup d’Etat. Pendant ses vingt mois au pouvoir, il avait fait de la « guerre contre l’indiscipline » son principal cheval de bataille et n’hésitait pas à faire fouetter en public les fonctionnaires qui arrivaient en retard à leur bureau. Au nom de l’indiscipline toujours, il avait fait exécuter en public, en plein centre de Lagos, trois Nigérians condamnés pour trafic de drogue. Ses adversaires se souviennent d’un Etat policier qui avait suspendu les libertés civiles et maltraitait les opposants. Buhari avait aussi fait arrêter Fela Kuti, le célèbre chanteur «afrobeat » et militant des droits civiques, mort en 1997.

C’est pendant ce bref, mais tristement mémorable, passage à la tête de l'Etat nigérian que Buhari s’est forgé la réputation de l’homme à poigne. Mais comme il s’en était également pris aux hommes politiques haut placés et corrompus, il est perçu par la population comme un homme d'Etat exceptionnellement courageux et incorruptible.

L'homme n'a pas pour autant réussi à se faire élire à la magistrature suprême. Depuis le retour du Nigeria dans le giron de la démocratie en 1999, Buhari s’est présenté en effet à trois reprises à l’élection présidentielle (2003, 2007 et 2011), mais a perdu chaque fois, la dernière face à Goodluck Jonathan avec près de 30% d’écarts de voix. Il semble mieux placé pour sa quatrième tentative électorale. Son principal atout, cette fois, est d’avoir réussi à réunir les principaux partis d’opposition au sein d’une coalition. Lors de sa dernière réunion le 10 décembre 2014, la coalition All Progressive Congress (APC) a investi Muhammadu Buhari comme son candidat à la présidentielle.

En campagne depuis trois mois, ce dernier a su exploiter les échecs du gouvernement Jonathan, et notamment son incapacité de juguler la menace de Boko Haram. Depuis 2009, l’insurrection islamiste dans le nord-est du pays et sa répression brutale par les forces de sécurité ont fait plus de 13 000 morts et 1,5 million de déplacés. Conscient de combien les avancées de la secte islamiste inquiètent ses concitoyens, Buhari a axé sa campagne contre l’insécurité et a promis de donner à l’armée les moyens financiers et matériels nécessaires pour éradiquer la menace terroriste. Il s’est aussi engagé à mener une lutte sans merci contre la corruption au sein de l’élite qui entrave, selon lui, la distribution plus équitable des revenus du pétrole.

« J’ai visité 34 Etats jusqu’à présent, a-t-il déclaré dans une interview à l’AFP. Dans chacun de ces Etats, il y a trois choses constantes, qui sont des questions fondamentales dans le pays : l’insécurité, la destruction de l’économie et la corruption. » Dans le programme de l’APC, la solution aux problèmes économiques du Nigeria, confronté à la chute du prix du pétrole et au chômage endémique, passe par le retour à l’agriculture qui, regrette Buhari, « a été totalement délaissée ».

L'homme providentiel ?

Dans le contexte de l’incurie sécuritaire et économique que connaît le Nigeria depuis plusieurs années, les propositions de Buhari n’ont pas manqué de trouver un écho favorable auprès de l’électorat inquiet de l’avenir de son pays. Les meetings de l'ex-général, coiffé toujours d'un chapeau bleu, sont pris d’assaut, dans le Nord musulman mais aussi dans le Sud majoritairement chrétien où les électeurs sont de plus en plus sensibles à ses arguments. Ils y viennent, toujours plus nombreux, brandissant des balais devenus le symbole de la campagne de Buhari, le challenger qui promet de nettoyer la vie publique nigériane comparée aux écuries d’Augias.

Face à la popularité grandissante de l’adversaire principal, l’équipe de campagne du président candidat Goodluck Jonathan n’a cessé de rappeler le passé trouble de l’ex-général. Des affiches électorales clament : « Tyran un jour, tyran toujours », mettant en doute les professions de foi démocratique de l’ex-dictateur. D’autres affiches le dépeignent comme un islamiste extrémiste qui imposerait la charia dans tout le pays, plutôt que de lutter contre les islamistes de Boko Haram. Les partisans de Buhari rappellent, pour leur part, que leur champion a échappé en juillet 2014 à un attentat-suicide pour avoir traité les islamistes de « bigots sans cervelles se faisant passer pour des musulmans ».

Comme l'on pouvait s'y attendre, les caricatures et les attaques du pouvoir n'ont pas suffi pour empêcher l'ex-général de se faire élire. Pour de nombreux Nigérians, il est l'homme providentiel que le pays attend.