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Nigeria

Après la victoire de Buhari, l’amertume des enfants de Fela Kuti

Yeni Kuti, fille de Fela et soeur de Femi et Seun, en 2012, au Kalakuta Republic Museum de Lagos, le musée en l'honneur de son père, montre une couverture de journal titrant « Fela inculpé ».
© AFP PHOTO / PIUS UTOMI EKPEI

C'est durant la dictature militaire du général Buhari que Fela Ransome Kuti, le roi de l'afrobeat nigérian, a été emprisonné, officiellement pour trafic de devises, en 1984. Le célèbre musicien décédé en 1997 est resté deux ans sous les verrous dans de dures conditions, à Lagos, Maiduguri, et Benin City. Aujourd'hui, les enfants de Fela sont disposés à tourner la page, mais la blessure reste ouverte.

La chorégraphe Yeni Kuti est prête à accorder à Muhammadu Buhari le bénéfice du doute. « J’ai tout de même quelques réserves. N’oubliez pas que Buhari a jeté mon père en prison ! Et c’était injuste ! Mais les gens peuvent changer ». Yeni dirige le Shrine, le temple de la musique et de l’hédonisme où se produisait l’ensemble de Fela Kuti à Lagos. La star de l’afrobeat, pourfendeur des régimes militaires durant toute sa vie, a été emprisonnée officiellement pour trafic de devises en 1984, car Fela Kuti portait une forte somme d’argent sur lui. Le chanteur, condamné à six ans de prison, mais libéré au bout de deux ans d'incarcération, grâce à une mobilisation locale et internationale d'artistes, de politiques et de fans, est ressorti très affaibli de sa cellule. Les enfants de Fela affirment que depuis, le juge a leur a présenté des excuses, et a avoué que Buhari lui avait ordonné de jeter Fela en prison.

« Je veux ce qui est le mieux pour mon pays, et si les nigérians pensent que Buhari est la meilleure solution pour le Nigeria, alors essayons ce changement ! », dit Yeni. Elle félicite par ailleurs le président Goodluck Jonathan pour avoir consenti à l’alternance avant même la proclamation des résultats officiels. « Il n’y aura pas de guerre. Je craignais des troubles, mais il me semble que l’on aura une transition pacifique », espère Yeni.

Corriger des attitudes et des mentalités

Seun Kuti, fils de Fela, frère cadet de Femi et Yeni, a repris le groupe de son père, Egypt 80. © Kelechi Amadiobi

Son petit frère Seun Kuti, musicien, avait seulement trois ans quand son père a été libéré. « Le premier souvenir que j’ai de mon père, c’est de l’avoir vu en prison. Je ne comprenais pas pourquoi je ne pouvais pas rester avec lui dans sa prison, et pourquoi il ne pouvait pas revenir avec nous à la maison », se remémore Seun. Comme sa sœur Yeni, il n’exclut pas que Buhari ait pu changer, et ne souhaite pas aller à contre-courant du choix des Nigérians. Il attend néanmoins de Buhari qu’il œuvre à corriger des attitudes et des mentalités qu’il avait lui-même encouragées durant son mandat de vingt mois.

« L’administration Buhari a permis aux policiers et aux militaires de fouetter des gens dans la rue dans le cadre de sa guerre contre la corruption et l’indiscipline dans les années 80, et il en reste quelque chose aujourd’hui : c’est la culture de la brutalité et des abus des droits de l’homme. Aujourd’hui les policiers se sentent tout permis et arrêtent des gens dans la rue sans raison ! » proteste Seun, très impliqué dans le mouvement « Occupy Nigeria » lancé au moment de la baisse des subventions au carburant en 2012.

Son grand frère Femi semble avoir plus de difficultés à pardonner. Avec le retour de Buhari à la tête de l’Etat, il est traversé par des sensations de déjà vu. C’est en effet la deuxième fois que les Nigérians élisent un militaire qui a fait souffrir la famille. « Olusegun Obasanjo, quand il était au pouvoir durant le régime militaire, avait ordonné que notre maison soit brûlée. Plus tard, les Nigérians l’avaient élu, démocratiquement, ils l’ont réélu même, il a passé huit ans au pouvoir ! Et aujourd’hui, ils élisent de nouveau quelqu’un qui a opprimé notre famille ! Et il nous faut l’accepter, comme ça, mais ce n’est pas facile de faire comme ils disent et d’oublier, et de tout pardonner ».

Femi Kuti, fils de Fela, déclare avoir des difficultés à tout pardonner à ceux qui ont opprimé sa famille. © Youri Lenquette

→ A lire sur RFI Musique,la biographie de Femi Kuti

→ A réécouter, dans la Marche du Monde, le portrait de Fela, le rebelle Afrobeat

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