Congo: Thierry Michel a filmé le combat du Dr Mukwege et des femmes

« L'homme qui répare les femmes - la colère d'Hippocrate » est signé des Belges Thierry Michel et Colette Braeckman.
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Denis Mukwege est devenu « L’Homme qui répare les femmes ». Prix Sakharov 2014 pour la liberté de l'esprit, le Dr Mukwege est ce médecin congolais qui depuis plus de quinze ans soigne les femmes victimes de viol dans l'est de la RDC. Ce mercredi 15 avril sort sur les écrans belges le documentaire qui lui est consacré. « L'homme qui répare les femmes - la colère d'Hippocrate » est signé des Belges Thierry Michel et Colette Braeckman. Entretien.

RFI : Qu’est-ce qui vous a donné envie de consacrer un documentaire au docteur Mukwege ?

Thierry Michel :  Cela fait quand même 25 ans que je suis l’actualité du Congo à travers de nombreux films. Après avoir vu qu’il y avait là un homme, qui était un médecin, africain, qui soignait depuis quinze ans des femmes qu’on dit « violées », et on ajoute avec une extrême violence, parce qu’on ne veut pas dire empalées, dont on avait détruit tout le système vaginal, toute la possibilité de procréer, je ne pouvais pas passer à côté. Ce médecin était monté à la tribune de la communauté internationale pour dénoncer non seulement les viols, mais l’impunité. Ce médecin se retrouvait menacé dans sa vie, il venait de perdre l’un de ses proches lors d’une tentative d’assassinat. Et il restait dans son pays plutôt que vivre confortablement dans un exil politique comme beaucoup d’autres. Je ne pouvais vraiment pas passer à côté. C’est un modèle.

On connaît vos relations compliquées avec les autorités congolaises, notamment depuis la sortie en 2012 de votre film L’Affaire Chebeya, un crime d’Etat [le 2 juin 2010, Floribert Chebeya, militant congolais des droits de l’homme a été retrouvé assassiné dans sa voiture, ndlr], vous n’avez pas eu de mal à vous rendre au Congo pour tourner ce documentaire ?

Déjà au temps de Mobutu, ce n’était jamais facile. C’est vrai, je sortais de Chebeya avec, à nouveau, une arrestation, une expulsion, une interdiction du film et un procès en Belgique à mon égard. Donc ce n’était pas gagné d’avance, mais il faut reconnaître que les autorités congolaises m’ont donné cette opportunité d’aller au Congo et d’y travailler. Cette fois-ci avec une grande sérénité et une grande liberté. J’étais avec Colette Braeckman et le fait aussi qu’on soit deux, nous a aidés à faire ce chemin.

Colette Braeckman, journaliste belge au quotidien Le Soir est spécialiste de la RDC depuis des années. Elle avait elle-même publié il y a trois ans une biographie du docteur Mukwege sous le même titre L’homme qui répare les femmes. Dans le film, on voit aussi que c’est une formule qu’adopte une des jeunes femmes soignées par le docteur Mukwege. Elle dit « Il a réparé ma vie ».

C’est ça qui est le miracle de l’hôpital à Panzi. À travers la fondation qu’a créée le docteur, l’hôpital aussi, les cliniques juridiques, voilà qu’il y a une assistance à ces femmes dans des domaines tellement divers, mais tellement importants pour la reconstitution mentale et la renaissance. Et on le voit bien dans le film, le nombre de femmes qui de victimes humiliées deviennent aujourd’hui des activistes revendicatives.

Le film est aussi un hommage aux femmes. On le voit par exemple à travers le témoignage de deux jeunes femmes qui après avoir été soignées essaient de reconstruire leur vie. Un hommage aux femmes à travers le regard de cette petite fille qui vient d’être violée, à travers ces images de femmes qui portent d’énormes paquets sur leur tête.

C’est un film qui joue à plusieurs niveaux. Il y a une personnalité qui émerge, il y a des communautés, ces communautés de femmes. Il y a un troisième acteur qui est le paysage magnifique de l’est du Congo et du Kivu qui est un vrai paradis sur terre devenu un enfer, un paysage qui vous emporte au-delà de vous-même.

Depuis une première tentative d’assassinat en 2012, Denis Mukwege vit désormais encadré par des casques bleus.

Et les intimidations continuent. Le docteur a aujourd’hui un discours très clair : halte à l’impunité. Mais si les assassins se retrouvent demain généraux ou ministres, dites-vous bien que la menace est énorme. Et des assassins, il y en a qui sont venus de plusieurs pays. C’était quand même une guerre qui impliquait des gens venus du Rwanda et de bien d’autres pays, et aussi de l’armée congolaise ou des anciens rebelles réintégrés dans l’armée congolaise. Donc tout cela fait qu’aujourd’hui, ceux qui ont peur, c’est ceux qui savent qu’un jour la justice sera dite.

Il y a une longue séquence également dans laquelle on voit le docteur Mukwege très en colère. C’est au moment où il est en train d’opérer une fillette ?

Et quand on est au treizième cas, dans une seule commune, d’enfants de moins de cinq ans, dont on a détruit toute possibilité d’avoir une vie sexuelle, de reproduction, de fonder une famille, la colère c’est encore peu. Moi aussi je suis en colère. C’est la honte d’abord que ça se produise ! Ce pays est la première opération, la plus importante, la plus chère des Nations unies… et après vingt ans de guerre, on n’arrive pas à empêcher cette tragédie.

Ce qu’on comprend aussi dans votre documentaire, c’est que même si depuis deux ans, le nombre de victimes de viols a baissé avec la baisse de l’intensité des conflits, en revanche de nouvelles formes de viols apparaissent ?

Oui, ça s’est banalisé. Donc aujourd’hui, le viol civil devient malheureusement légion. Par exemple, le viol d’enfants de moins de cinq ans se popularise tragiquement. Ce sont les effets pervers de cette guerre, qu’a si bien dit le docteur au Parlement européen, la désagrégation d’une société et de ses valeurs morales.

Le Dr Mukwege et Thierry Michel dans le studio de RFI. © RFI/ Sébastien Bonijol

► Ecouter l’interview avec Thierry Michel sur le travail du docteur Mukwege

Ecouter l'interview avec Dr Denis Mukwege : En RDC, «beaucoup de victimes attendent la justice»

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