L’Assemblée nationale centrafricaine, Bangui.
© RFI/David Thomson

Plus de deux ans après la chute de François Bozizé, la Centrafrique se prépare à de nouvelles élections pour mettre fin à la transition. Etape clé de ce processus, le Forum de Bangui est prévu dans les prochains jours. Qu’attendre de ce rendez-vous ? Eléments de réponse avec Pierre Pinto de la rédaction Afrique de RFI.

• Pourquoi ce Forum de Bangui ?

Le Forum est l’aboutissement d’un long processus entamé à Brazzaville en juillet 2014. Il s’agit d’assises nationales censées sceller la réconciliation en Centrafrique. Les participants discuteront ensemble des causes de la crise que traverse le pays depuis deux ans et demi, des responsabilités, des solutions, des projets pour l’avenir du pays. Les travaux s’articuleront autour de commissions sur des thèmes comme la sécurité, la cohésion sociale, l’économie, le pardon ou la lutte contre l’impunité.

• Quelles sont les forces en présence ?

Ce Forum se veut inclusif. Les groupes armés y sont bien sûr conviés. C'est-à-dire les trois factions de l’ex-Seleka, les anti-balaka et les autres groupes armés signataires de l’accord de Brazzaville de juillet 2014. Tous seront censés mettre en application les dispositions de cet accord signé au Congo : cantonnement des hommes, désarmement, démobilisation réinsertion des combattants. Pour les belligérants, il s’agit notamment de voir comment organiser un retour de la paix et de la sécurité pour permettre la tenue d’élections. Les partis politiques seront là également, ainsi que la plateforme religieuse regroupant les confessions catholique, musulmane et protestante. La société civile sera également représentée. A quoi, il faut ajouter les institutions, ou encore les partenaires internationaux.

• Pourquoi son organisation semble si compliquée ?

La tenue du Forum a été maintes fois repoussée. Parce que l’ensemble du processus a pris du retard. Les consultations à la base, ces états généraux au cours desquels les populations de l’ensemble du pays étaient invitées a faire part de leurs doléances en prévision du Forum ont pris beaucoup plus de temps que prévu. Il fallait que ces consultations puissent se tenir sur l’ensemble du territoire. Or, certains groupes armés les ont empêchés par endroits. Ensuite, il a fallu compiler les données ainsi recueillies, puis mettre en place le comité chargé d’organiser techniquement le Forum. Et là encore, cela a donné lieu à des polémiques qui ont retardé une fois de plus le processus. Enfin, la question du financement pose toujours problème. A quelques jours de l’ouverture théorique de ces assises, l’argent n’est toujours pas là.

• Quelle a été la dernière polémique sur les nominations ?

Le 4 avril, la présidente de transition, Catherine Samba-Panza, nomme par décret un comité technique d’organisation du Forum, à la tête duquel est nommé Jean-Jacques Démafouth. Le CNT, Conseil national de transition (le Parlement transitoire) dénonce le choix de ce dernier et un manque de concertation dans la composition de ce cabinet, chargé notamment d’établir la liste des participants et les quotas par « entité » (groupes armés, organisations de la société civile, plateformes religieuses, syndicats, partis politiques, etc.). L’exécutif de la transition finit par organiser une concertation et revient sur ces nominations. Encore du temps perdu.

• Pourquoi la nomination de l'ex- ministre Jean-Jacques Démafouth à la tête du comité chargé de la préparation du Forum a-t-elle été si contestée ?

Jean-Jacques Démafouth a un long parcours derrière lui. Il a travaillé pour différents régimes en Centrafrique et s’est constitué une longue liste d’ennemis. Il y a 20 ans, il est nommé à la tête du centre national de recherche et d’investigation, sorte de police politique du président Patassé aux méthodes très contestées. Quelques années plus tard, il est accusé d’avoir fomenté un coup d’Etat contre Patassé. Il est acquitté, mais en 2006 on le retrouve à la tête d’un groupe armé du Nord-Ouest, l’APRD. Il revient dans le paysage politique en 2008 à la faveur d’une amnistie. Pour beaucoup donc, ce parcours devrait lui interdire de piloter un processus censé donner un nouveau départ à la Centrafrique.

• Quel lien peut-on établir entre ce Forum et les pourparlers de Nairobi qui se sont déroulés au Kenya ces derniers mois ?

Il n’y a aucun lien direct entre les pourparlers qui se sont déroulés entre décembre et avril à Nairobi et le Forum de Bangui. Les discussions de Nairobi ont souvent été qualifiées d’initiatives parallèles, puisque justement, elles ne s’inscrivaient pas dans le processus lancé à Brazzaville en juillet 2014. Ces pourparlers ont été initiés par Denis Sassou-Nguesso, le président congolais également médiateur de la crise centrafricaine. Nombre d’observateurs et d’acteurs centrafricains se sont d’abord interrogés sur la nature exacte de ces discussions qui rassemblaient des cadres de la mouvance anti-balaka, et des représentants d’une partie de l’ex-Seleka, en associant les deux grandes figures par qui la crise est arrivée : Michel Djotodia et François Bozizé.

• Pourquoi ces pourparlers ont-ils été si décriés ?

D’abord, peu de gens ont compris l’utilité de cette initiative. Les autorités de transition centrafricaines n’y ont pas été associées. Ni même les partenaires internationaux de la RCA. Au sein de la société civile ou des partis politiques, on voyait d’un mauvais œil cette nouvelle initiative supposée décider du destin de la Centrafrique, hors de la Centrafrique. Au sein de la coordination anti-balaka, censée représenter la chaîne de commandement de la mouvance, on assure n’avoir mandaté personne pour aller à Nairobi. Lorsqu’un premier accord émerge de la capitale kényane en janvier, proposant une troisième transition et évoquant une amnistie, c’est un tollé. Les partenaires internationaux, France en tête, le rejettent, tout comme les autorités centrafricaines. Denis Sassou-Nguesso finit par désavouer à son tour le document. Les discussions de Nairobi ne s’arrêtent pas là pour autant. L’accord est transformé en déclaration d’engagement. Un document par lequel les participants aux négociations se rallient au processus de Brazzaville.

• Quels rôles pour les anciens présidents Michel Djotodia et François Bozizé dans ces pourparlers de Nairobi ?

L’accord de Nairobi mort-né, le médiateur congolais et le facilitateur kenyan veulent utiliser ces pourparlers pour permettre à Michel Djotodia et François Bozizé de revenir dans le jeu centrafricain et de les impliquer dans le processus de réconciliation. Ils y parviennent en faisant signer aux deux anciens présidents, le 14 avril, la fameuse déclaration par laquelle ils se rallient au processus de Brazzaville.

• Que représentent Michel Djotodia et François Bozizé dans leur mouvance respective aujourd’hui à savoir respectivement ex-Seleka et anti-balaka ?

Depuis son exil au Bénin, Michel Djotodia est toujours officiellement président du FPRC, l’une des trois branches de l’ex-Seleka. Il est secondé par Noureddine Adam. Le FPRC est contesté par les deux autres branches : le RPRC de Zacharia Damane, et l’UPC d’Ali Darassa.
François Bozizé est soupçonné par les Nations unies d’avoir soutenu des groupes anti-balaka, ce qui lui vaut d’être sous sanctions du Conseil de sécurité de l’ONU. Il est théoriquement interdit de voyage et ses avoirs sont gelés. S’il bénéficie encore de soutiens parmi les militaires qui avaient rejoint la mouvance anti-balaka, son influence semble s’être émoussée. Edouard Ngaissona, coordinateur des anti-balaka, prend systématiquement ses distances avec lui. Peut-être voit-il en lui un concurrent pour la présidentielle, puisque les deux ont du mal à cacher leurs ambitions.

• Seront-ils présents lors du Forum de Bangui ?

A Nairobi, François Bozizé avait dit sa « disponibilité » à participer au Forum de Bangui. Son parti, le KNK insiste d’ailleurs pour qu’il soit présent. Quant à Michel Djotodia, il ne semble pas y tenir plus que cela. De toute façon, de source diplomatique on semble certain que ni l’un ni l’autre n’en sera.