Soldats soupçonnés d'abus sexuels en RCA: le point sur l'affaire

Quatorze soldats français de Sangaris sont incrimés dans cette affaire d'abus sexuels, mais très peu ont été identifiés.
© AFP PHOTO / MARCO LONGARI

Quatorze soldats français sont accusés d'avoir violé une dizaine d'enfants alors qu'ils étaient déployés dans le cadre de l’opération Sangaris en Centrafrique. Le parquet de Paris mène l’enquête depuis neuf mois. Des soldats tchadiens et équato-guinéens seraient aussi impliqués. Retour sur une affaire potentiellement dévastatrice pour l'armée française.

C’est un rapport interne de l’ONU qui a révélé les faits. Entre le 5 mai et le 24 juin 2014, une fonctionnaire du Bureau intégré des Nations unies en Centrafrique (Binuca) a réalisé une série de six entretiens avec des enfants vivant dans le camp de déplacés de l'aéroport de Mpoko à Bangui. Elle consigne ces propos par écrit et les transmet à sa hiérarchie. Mais aux yeux d'un responsable du Haut Commissariat de l'ONU pour les droits humains, ce rapport reste sans suite. Agacé de ce qu'il considère comme de « l'inaction » de la part des Nations unies, il décide alors de le transférer lui-même au ministère français de la Défense. Le gouvernement français aurait eu connaissance des accusations le 29 juillet, le parquet de Paris ouvrant une enquête préliminaire le 31 juillet.

Manquement grave aux procédures

Accusée d’avoir voulu étouffer cette affaire, l’ONU se défend. Le porte-parole du Haut Commissariat aux droits de l’homme juge, ce vendredi, ces accusations « offensantes ». Quant au siège de l’organisation, il affirme qu'Anders Kompass a transféré ce dossier une semaine seulement après la fin de la rédaction du rapport. « Une telle conduite ne peut pas être considérée comme celle d'un lanceur d'alerte », se défend le porte-parole de l'organisation, qui souligne également que le rapport a été transmis sans masquer le nom des enfants ayant témoigné. Une démarche qui pourrait les mettre en danger.

Au nom d'un manquement grave aux procédures, Anders Kompass est donc suspendu de ses fonctions et une enquête interne est diligentée. Ce fonctionnaire suédois risque le licenciement. Mais c'est une tierce personne, la codirectrice de l'organisation non gouvernementale Aids Free World, qui a transmis ce document au journal britannique The Guardian (lien en anglais) rendant l'affaire publique.

Le rapport contient six témoignages d'enfants âgés de 9 à 13 ans, relatant des faits étalés entre décembre 2013 et juin 2014. Quatre d’entre eux disent avoir été eux-mêmes sexuellement agressés, les deux autres racontent avoir vu des camarades subir le même sort. Dans l'espoir de trouver un peu de nourriture ou de l'argent, les enfants seraient venus à la rencontre des soldats, qui leur auraient imposé des relations sexuelles en échange de ce qu’ils étaient venus chercher.

Les enfants ont pu donner des indications présentées comme « précises » de leurs agresseurs : des noms entendus dans des conversations, des surnoms ou des descriptions physiques. Et selon la directrice de l'ONG qui a transmis le rapport au The Guardian, trois soldats tchadiens et deux soldats équato-guinéens seraient aussi impliqués. Ces faits ne sont pas visés par l'enquête française mais le parquet de Bangui, qui a déploré mercredi ne pas avoir été informé de ces accusations jusqu’à ce qu’elles soient révélées par The Guardian, a ouvert une enquête.

14 soldats incriminés, « très peu identifiés »

Côté français, les investigations semblent avancer lentement. Neuf mois après l’ouverture de l’enquête, les juges ont peu d’éléments en main. Les gendarmes de la prévôté se sont rendus sur place dès le mois d'août. Faute de cadre légal, ils ont dû se contenter d’entretiens au sein de la base française et de constatations topographiques, mais ils n'ont pas pu interroger les enfants. Les magistrats français voulaient aussi entendre l'auteur du rapport, mais l'ONU n'a pas souhaité lever son immunité. C'est par écrit seulement qu'elle a répondu aux juges et sa réponse a mis sept mois à arriver au parquet de Paris. Elle serait parvenue entre les mains des juges la veille de la révélation du scandale.

Pour le moment, les magistrats n’ont donc qu’établi le nombre de soldats français incriminés : quatorze. Mais « très peu ont pu être identifiés », précise une source judiciaire. Aucun n'a été entendu pour le moment. Pour faire avancer son enquête, le parquet de Paris compte sur les réponses de l’auteur du rapport. Et il a aussi demandé la déclassification des conclusions de l'enquête interne réalisée par l’armée.

L’affaire pourrait se révéler dévastatrice pour l’armée française, qui mène de nombreuses opérations dans les pays africains. Elle est d'ailleurs présente en ce moment dans les opérations de maintien de la paix au Mali et en Centrafrique. Cet embarras se traduit par une série de déclarations très fermes de la part de l'exécutif français depuis deux jours. Toutes les déclarations se veulent prudentes et précisent « si les faits sont avérés ». Prudentes, mais fermes : le président de la République promet ainsi qu'il sera  « implacable ». Quant au ministère de la Défense, il évoque des faits qui seraient « une atteinte intolérable aux valeurs du soldat ». Il assure avoir pris, et qu’il prendra encore à l’avenir, « toutes les mesures nécessaires pour permettre la manifestation de la vérité ».