Au Burundi, la liberté de la presse comme remède aux «rumeurs»

Des policiers devant les locaux de la RPA, à Bujumbura, le 29 avril. La diffusion de la radio a été coupée, accusée d'inciter à la contestation.
© AFP PHOTO / SIMON MAINA

La journée mondiale de la liberté de la presse résonne d’une manière particulière au Burundi. Depuis le début de la contestation contre la candidature à un troisième mandat de Pierre Nkurunziza, les journalistes de la presse privée sont durement touchés. Entre censure et accusations de soutenir l’un ou l’autre camp, les journalistes sont sur le fil. Un appel a été lancé sur toutes les radios, avec un message : « Tous les journalistes ont le droit de faire leur métier ». T-shirts noirs et scotch sur la bouche, des journalistes burundais ont voulu dénoncer la fermeture de la RPA et la suspension en province des antennes des radios Isanganiro et Bonesha.

Au Burundi, on vit l'oreille collée aux postes de radio. Mais cette année il est difficile de célébrer la Journée mondiale de la liberté de la presse dans le pays : la montée de la contestation contre le troisième mandat du président Nkurunziza est marquée par un tour de vis à l’encontre de nos confrères de la presse privée, durement touchés. La plus populaire des radios du pays, la Radio publique africaine a été fermée. La RPA est accusée d'« incitation au soulèvement ». Deux autres radios parmi les plus connues, Isanganiro et Bonesha, ne peuvent plus émettre à destination de la province.

Les coupures d'antennes entretiennent la psychose dans la province

Pour Alexandre Niyungeko, président de l'Union burundaise des journalistes (UBJ), cette censure est « une erreur monumentale » car elle renforce la « psychose » provoquée par des rumeurs qui gangrènent le pays. « C’est une psychose, de la peur, au sein de la population à l’intérieur du pays où les antennes de radio Isanganiro et Bonesha ont été coupées, et finalement qui se disent : "Mais qu’est-ce qui se passe ?" », estime Alexandre Niyungeko, qui juge que le défaut d’informations « a accru le mouvement des gens qui fuient ».

Interrogé par RFI, le journaliste juge que, plus que la seule antenne de la RPA, c’est « le pluralisme (qui) est coupé ». Les libertés d’opinion, d’expression et de la presse qu’il juge « bafouées par la Constitution burundaise », évoquant le débat sur les lois encadrant la presse dans le pays. UBJ, qui réclame « que le droit soit rétabli ».

Craintes pour la sécurité des journalistes

Alexandre Niyungeko, président de l’UBJ (Union des journalistes burundais) © www.iwacu-burundi.org -

Des inquiétudes se font également jour pour la sécurité des journalistes qui couvrent les évènements, actuellement, au Burundi. Plusieurs radios privées ont décidé de diffuser un message commun sur les antennes, à destination de tous les manifestants, pro et anti-troisième mandat, pour qu'ils respectent le travail de la presse, des journalistes burundais et étrangers qui sont pris à partie et accusés de soutenir l'un ou l'autre bord.

« Nous avons constaté qu’il y a des débordements, surtout au niveau des manifestants qui commencent à s’attaquer à certains de nos collègues, à certains journalistes », précise Alexandre Niyungeko. « Des menaces qui vont même jusqu’à des menaces de mort par ces manifestants », regrette le président de l’UBJ.

« Nous avons pensé que ce serait mieux que nous lancions un appel à tous les manifestants pour leur dire que les journalistes ont le droit de faire leur métier, expose Alexandre Niyungeko. Tous les journalistes, que ce soit des médias publics ou privés burundais, que ce soit des journalistes de la radiotélévision nationale, de Rema ou de radiotélévision Renaissance, Isanganiro et Bonesha et d’autres, tous ont le droit de travailler et d’être protégés. Et donc, ce serait très dommage que ces manifestants qui expriment leur point de vue soient la source de notre insécurité. »

Rassemblement au journal Iwacu pour la liberté de la presse au Burundi

Dimanche matin, au journal Iwacu, le principal journal du pays, les journalistes des médias burundais se sont réunis pour la journée mondiale de la liberté de la presse. T-shirts noirs et scotch sur la bouche pour dénoncer la suspension des antennes des radios Isanganiro et Bonesha qui ne peuvent plus émettre en province. Et surtout, ils ont dénoncé la fermeture de la RPA, la station la plus populaire au Burundi, aujourd'hui accusée d'incitation au soulèvement après le début de la contestation anti-troisième mandat.

Le directeur d'Iwacu, Antoine Kaburahe :

« C’est un jour triste parce qu’en ce moment des radios sont menacées même fermées. Des journalistes sont menacés. Nous avons tout le mal du monde pour pouvoir travailler. C’est vraiment un jour triste non seulement pour les médias burundais, mais pour tous ceux qui croient dans la démocratie et dans la liberté d’expression.

Nous sommes également tristes parce que de plus en plus on entend malheureusement des messages de haine sur certains médias. Chers confrères, les temps sont durs c’est vrai, c’est dans des moments comme ceux-ci que les bons journalistes se révèlent. Je vous demande malgré tout de rester indépendant, de rester neutre, professionnel. C’est dans des moments comme ceux-ci que les grands hommes se révèlent.

Nous sommes également heureux de dire que malgré tout il y a au sein de ceux qui gouvernent aujourd’hui le Burundi de plus en plus de voix qui se lèvent pour dire que ce qu’il se passe est inacceptable. Samedi, vous avez tous entendu un discours important du ministre de la Défense, c’est un discours qui nous encourage. Tout simplement parce que, le ministre de la Défense a dit ce que nous attendons depuis longtemps : le respect de la Constitution, le respect des accords d’Arusha. »

Photo de famille de la presse privée burundaise, scotch et t-shirt noir pour protester contre les récentes atteintes à la liberté de la presse au Burundi, dimanche 3 mai dans les locaux d'Iwaucu.. © RFI/Sonia Rolley


Les journalistes burundais ont reçu une marque de soutien importante

L'ambassadeur des Pays-Bas a délivré un message au nom de son pays, mais aussi des Etats-Unis et de la Suisse. Il faut que le harcèlement cesse, a dit l'ambassadeur Jolke Oppewal :

« La liberté d’expression et de la presse constitue un élément essentiel du fonctionnement d’un Etat démocratique dans lequel les journalistes jouent un rôle important en tant que l’un des gardiens de la démocratie. Sans liberté de la presse, il n’y a pas d’accès à l’information fiable et indépendante. Ceci est au cœur de la liberté d’expression.

Le Burundi a toujours connu une presse relativement libre. Mais cette liberté a récemment été mise sous pression. Les évènements récents et notamment la coupure des émetteurs relais des trois principales radios indépendantes du Burundi, la perturbation des médias sociaux et la clôture totale de la RPA sont de mauvais augure pour la démocratie au Burundi.

Nous demandons, au nom de la liberté d’expression et de la liberté de la presse que le harcèlement des médias au Burundi cesse. Et que ceux-ci puissent faire leur travail. En même temps, nous appelons les médias burundais à rester impartiaux, professionnels et responsables dans le travail. Ainsi le gouvernement et les médias peuvent faire une contribution substantielle au maintien de la démocratie. »

Jolke Oppewa, ambassadeur des Pays-Bas au Burundi. © RFI/Sonia Rolley

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