Le 8 mai 1945, à Sétif, premier acte de la guerre d’Algérie

Après la manifestation du 8 mai 1945 à Sétif, la répression se poursuivra durant des semaines.
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Alors que la France en liesse fête la fin du nazisme, le 8 mai 1945 en Algérie, une manifestation tourne au drame. A l’appel du PPA (Parti du peuple algérien), tirailleurs algériens à peine rentrés chez eux et population veulent rendre hommage aux leurs tombés durant la Seconde Guerre mondiale. Dans le cortège, parmi les drapeaux alliés et français, pointent des drapeaux algériens. Ordre est donné de tirer sur leurs porteurs. A Sétif, Guelma et Kherrata, la répression se poursuit pendant des semaines, faisant des dizaines de milliers de morts.

Le premier qui tombe sous les balles d’un policier s’appelle Saal Bouzid. C’est un jeune scout ; il est dans les premiers rangs du cortège de quelque 8 000 personnes qui se rend au monument aux morts de la ville de Sétif. Saal brandit un drapeau algérien alors qu’on entend scander des mots d’ordre revendiquant l’indépendance. D’autres slogans appellent à libérer Messali Hadj, le chef emprisonné du PPA (Parti du peuple algérien), un parti interdit depuis 1939. Ordre a été donné par le préfet aux forces de l’ordre de tirer sur ceux qui arborent un drapeau algérien. La répression de la manifestation de Sétif tourne au massacre ; il en sera de même à Guelma comme à Kherrata et jusque dans les villages de Kabylie. 

De Sétif au FLN 
 
Le nombre de tués reste encore, 70 ans après les faits, difficile à évaluer. L’histoire algérienne retient traditionnellement le nombre de 45 000 victimes tombées sous les balles de l’armée, de la police ou des milices de colons français. Du côté des autorités françaises, on estime que ce sont 1 500 musulmans et 103 Européens qui ont perdu la vie pendant cette période de rares violences qui prendra fin officiellement le 22 mai 1945, mais qui en réalité se poursuivra encore plusieurs semaines.
 
Les exécutions sommaires, bombardements, massacres et enfin les humiliantes cérémonies de soumission organisées par l’armée contre les populations algériennes laisseront des traces indélébiles dans les corps et les cœurs. Ces actions d’une extrême brutalité ont porté, selon plusieurs historiens, les ferments de la guerre d’Algérie (1954-1962) au plus profond du peuple algérien. D’ailleurs pour l’historien Mohammed Harbi les faits sont clairs, « la guerre d’Algérie commence à Sétif », écrit-il.  
 

De gauche à droite : Rabah Bitat, Mostefa Ben Boulaïd, Didouche Mourad et Mohammed Boudiaf. Assis : Krim Belkacem à gauche, et Larbi Ben M'Hidi à droite.

La Seconde Guerre mondiale à laquelle les Algériens ont largement pris part aux côtés des Alliés a changé la donne. Estimant qu’ils sont désormais en position de faire appliquer en Algérie le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, les nationalistes se manifestent ouvertement. La France coloniale ne l’entend pas de cette manière et sa réponse brutale aux premiers soubresauts d’un pays en quête dans un premier temps, d’un simple compromis, le montre amplement.
 
L’intransigeance ne pouvait aboutir qu’à l’affrontement. En 1954, le 1er novembre, une trentaine d’attentats se produisent en plusieurs points du territoire algérien. Le Front de libération nationale (FLN) qui vient de se constituer il y a quelques jours à peine donne le signal de l’insurrection. L’Algérie entre en guerre pour huit ans avant de parvenir enfin à arracher à la France son indépendance, le 5 juillet 1962.
 
Trop vite ou pas assez, le temps fait son œuvre
 
Des décennies ont passé, des pas ont été faits vers l’apaisement, mais la réconciliation reste à achever. La visite à Sétif du secrétaire d’Etat français chargé des Anciens combattants, le 19 avril 2015, s’inscrit dans cette douloureuse approche pour les deux pays. C’était en effet la première fois qu’un responsable gouvernemental français s’associait à cette commémoration.
 
Jean-Marc Todeschini s’est incliné devant le Mausolée à la mémoire de la première victime de la répression du 8 mai 1945, Saal Bouzid. Ici les mots pèsent lourd et c’est pourquoi aucun discours officiel ne sera prononcé. Le secrétaire d’Etat se contentera de signer le livre d’or du musée de la ville.
 
« En me rendant à Sétif, je dis la reconnaissance par la France des souffrances endurées et rend hommage aux victimes algériennes et européennes de Sétif, de Guelma et de Kherrata », écrit Jean-Marc Todeschini qui appelle Français et Algériens, « au nom de la mémoire partagée par nos deux pays à continuer d’avancer ensemble vers ce qui les réunit ».
 
Certains en France comme l’Union nationale des Combattants (UNC) voudront y voir un pas de plus vers la repentance de la France. Un terme aussitôt écarté par le secrétaire d’Etat français chargé des Anciens combattants qui assure ne pas être « dans un acte de repentance ». Cela précisé, le rapprochement entre la France et l’Algérie est une réalité que ce soit via les échanges commerciaux ou pour renforcer la lutte antiterroriste.

Malgré les crises qui viennent de loin en loin rouvrir les plaies, le temps fait son œuvre. Trop vite pour certains, pas assez pour les autres. Mais, le rééquilibrage voulu par le président François Hollande se concrétise à pas mesurés. Le voyage de Jean-Marc Todeschini en est une illustration de même que les déplacements programmés en Algérie à la mi-mai du ministre des Affaires étrangères Laurent Fabius et d’Emmanuel Macron, le ministre de l’Economie.