Burundi: Pierre Nkurunziza dépose sa candidature pour un 3e mandat

Le président Pierre Nkurunziza lors du dépôt de son dossier à la Commission nationale électorale indépendante (Céni) pour la présidentielle, le 8 mai 2015.
© RFI/SR

Pas d'apaisement en vue au Burundi. Le président Pierre Nkurunziza a officiellement déposé sa candidature à un troisième mandat. C'est pour cette raison qu'une partie de la population proteste depuis des jours, en particulier à Bujumbura. En arrivant en début d'après-midi pour effectuer sa démarche, Pierre Nkurunziza s'est exprimé sur la situation actuelle. Pour lui, la mobilisation vire à l'insurrection mais les manifestations seront « maîtrisées d'ici peu ». Par ailleurs, il s'estime confiant sur le bon déroulement du scrutin.

Cet article a été mis à jour le 8 mai à 21h15.

Le président Pierre Nkurunziza avait été annoncé à plusieurs reprises depuis le matin à la Céni. Attendu à 11 h 30 puis 14 h, c’est finalement à 13 h (locale), alors que toute la presse étrangère ou presque était aux Nations unies pour assister aux négociations en vue d’une sortie de crise, que le chef de l’Etat a fait son apparition.

Il a serré quelques mains, notamment celle du président de la Céni, visage fermé, il est rentré dans la salle et s’est assis à un premier bureau comme s’il allait attendre. Deux agents de la commission électorale lui ont rapidement fait signe de s’installer face à eux. Après un rapide examen du dossier, ils ont demandé à Pierre Nkurunziza de signer les différents récépissés de dépôt.

Cela n’aura duré que quelques minutes et à la fin il a été salué par des applaudissements dans la salle venant de représentants de son parti, de son cabinet, mais aussi des cinq membres de la Céni. Le président s'est alors levé pour prendre le temps de leur serrer la main. Pierre Nkurunziza a aussi répondu à quatre questions des journalistes de la presse locale, toutes ou presque sur le mouvement de contestation qui se poursuit dans plusieurs quartiers de la capitale et les réactions internationales.

« La situation sera totalement maîtrisée »

Des contestations dont il a minimisé l’ampleur, en la comparant à d’autres épisodes de l’histoire du Burundi. « Le 1er mai, on a donné un message à la nation, il y a deux jours, on a de nouveau donné un message à la nation, message qui a été très bien apprécié par la communauté internationale et tous les Burundais. L’essentiel, c’est que ce qui a été commencé sous forme de manifestations, et qui s’est transformé en ce que certains appellent insurrection, nous vous garantissons que d’ici peu de jours, la situation sera totalement maîtrisée », a déclaré le président burundais.

« Le processus électoral se tiendra en bonne et due forme », a-t-il lancé avant de quitter la salle et d’effectuer un dernier arrêt, et des explosions de rires, pour enfin saluer un autre candidat venu déposer sa candidature. Il s’agit de Gérard Nduwayo de la branche de l’Uprona reconnue par le gouvernement.

Opposition divisée

La fin du dépôt des candidatures est prévue pour demain, le 9 mai. Plusieurs figures de l’opposition envisageaient de renoncer à se présenter — comme pour l'élection de 2010 largement boycottée — si Pierre Nkurunziza maintenait sa candidature. D'autres se sont d'ores et déjà déclarés candidats, notamment le patron de l'ancienne rébellion FNL Agathon Rwasa, de même que Jean Minani, le président du parti Frodebu Nyakuri. L'opposition est donc partagée entre la crainte d'affaiblir le mouvement de contestation et la volonté de ne pas laisser Pierre Nkurunziza concourir seul.

Lors de discussions informelles entre le gouvernement et les partis politiques sous l'égide des Nations unies, la possibilité d'un glissement pour les législatives et les communales avait été évoqué, puisque pour beaucoup — opposition, société civile et même chancelleries occidentales —, les conditions ne sont aujourd'hui pas réunies pour se diriger vers des élections.

Une trêve d'une journée des manifestations

Vendredi 8 mai dans la soirée, les forces de l'ordre ont reçu l'ordre de dégager toutes les barricades de plus en plus nombreuses dans les quartiers qui contestent la candidature de Pierre Nkurunziza pour un troisième mandat présidentiel. Cela a apparemment commencé dès ce vendredi soir, dans un quartier à proximité du centre de Bujumbura, où des coups de feu ont été entendus.

Le Collectif contre un troisième mandat, qui regroupe environ un millier d'associations et deux centrales syndicales, a annoncé une trève des manifestations d'une journée, samedi, pour « permettre à la population de s'approvisionner mais aussi d'enterrer les morts de la semaine ». « Elles reprendront dimanche », a précisé Pacifique Nininahazwe, l'un des dirigeants du mouvement.


L'inquiétude croît tous azimuts

Le chef de la Mission d’observation électorale de l’Union européenne au Burundi, David Martin, exprime sa vive préoccupation face au niveau de violence enregistré au Burundi depuis le début des manifestations, le 26 avril dernier, contre la candidature du président Nkurunziza à un troisième mandat :

« Dans ses déclarations, le président se montre ambigu : lorsqu'il assure qu'il mettra fin aux manifestations ce week-end, j’espère qu'il veut dire qu'il trouvera des moyens pacifiques pour convaincre les manifestants, mais j'ai le sentiment qu'il pourrait aussi essayer d'utiliser la force pour stopper les manifestations, s'inquiète-t-il. Pour aller vers des élections crédibles, il faudrait déjà relâcher les manifestants détenus par la police, autoriser la réouverture des radios indépendantes et rouvrir l'accès aux réseaux sociaux et au téléphones mobiles. Ce serait un minimum pour de possibles élections crédibles. Si les élections devaient avoir lieu aujourd'hui, je dirais que les conditions pour un scrutin régulier ne sont pas réunies, mais cela peut encore être corrigé. »

Dans un communiqué diffusé vendredi, la procureur de la CPI a lancé un avertissement aux autorités du Burundi pour que la campagne et le scrutin se déroule sans violence. Fatou Bensouda prévient que les responsables d'éventuels crimes et violences liées au processus électoral seront poursuivis et jugés par la CPI dont le Burundi est membre : « Comme on a vu au Kenya ou en Côte d’Ivoire, les élections peuvent dégénérer et donner lieu à des crimes à grande échelle qui peuvent faire l’objet d’enquêtes ou de poursuites devant la CPI. Toute personne qui commet des crimes selon la compétence de la Cour pourra être poursuivie devant la Cour pénale internationale. Je suis déterminée à enquêter sur ce genre de crime et à en poursuivre les auteurs, insiste-t-elle. Les dirigeants politiques du Burundi doivent aussi s’assurer que les élections se passent dans le calme et que leurs partisans s’abstiennent de toute violence avant, pendant et après les élections. »

Le président rwandais Paul Kagame a également critiqué vendredi l'attitude de son voisin burundais lors d'un symposium en Suisse :

« Si vos propres concitoyens vous disent : nous ne voulons pas que vous fassiez cela ou nous ne voulons pas que vous nous dirigiez, c'est peut-être qu'ils sont en train de dire que vous n'avez pas fait assez pour eux et que vous ne faites pas assez pour eux actuellement. Peut-être qu'il aurait fallu le faire lors du premier mandat ou lors du second, juge-t-il. Et maintenant c'est le troisième. En ce qui nous concerne, nous accueillerons les réfugiés. Mais la question n'est pas là. La question n'est pas comment accueillir les réfugiés, mais comment cesser d'en créer. Et sur ce point, les dirigeants burundais doivent se montrer plus sérieux qu'ils ne le sont en ce moment. »