«La démocratie nigériane? Pacifiée non, mais dynamique oui»

Amzat Boukari-Yabara, spécialiste du Nigeria.
© Archives personnelles de Amzat Boukari-Yabara

Le Nigeria a vécu une journée historique ce vendredi 29 mai, avec la cérémonie d’inauguration de la présidence de Muhammadu Buhari. Une cinquantaine de chefs d’Etat et de gouvernements venus des quatre coins du monde ont assisté à cette première alternance politique à la tête de l’Etat nigérian. Amzat Boukari-Yabara*, spécialiste de ce grand pays et docteur associé à l’Ecole des hautes études, revient sur les forces et faiblesses de la démocratie nigériane.

RFI : Comment se déroule une passation des pouvoirs entre le sortant et le nouveau président au Nigeria?

Amzat Boukari-Yabara : Elle a lieu au palais présidentiel, à Abuja qui est la capitale administrative du Nigeria. C’est une cérémonie un peu formelle, protocolaire, comme cela se passe dans beaucoup de pays. L’équipe de Buhari a travaillé sur la liste des invités pendant plusieurs jours, avec les services de protocole du gouvernement sortant.

On avait même évoqué la venue d’Obama pour la cérémonie de passation des pouvoirs...
C'est John Kerry qui a dirigé la délégation américaine. Mais tous les chefs d’Etat africains ont été invités à la cérémonie. Les pays émergents comme les partenaires européens du Nigeria ont exprimé, eux aussi, leur désir d’assister à cette inauguration. On parle de la présence à Abuja vendredi d’une cinquantaine de chefs d’Etat et de gouvernement. Une affluence exceptionnelle. Ce n’est pas tous les jours que l’Afrique connaît un transfert de pouvoirs pacifique et puis le Nigeria est quand même la première puissance économique du continent.

Ce n’est pas la première fois qu’il y a une alternance politique en Afrique. Le Sénégal, le Mali, le Ghana, le Malawi sont passés par là. Pourquoi l’alternance nigériane semble plus exemplaire qu’ailleurs ?

Je ne sais pas si on peut parler de modèle nigérian. On a quand même le sentiment d’une exception, sans doute à cause des circonstances dans lesquelles ce changement a eu lieu. Mais dans les faits, les choix qui étaient offerts aux Nigérians n’avaient rien de révolutionnaire. Goodluck Jonathan était très largement discrédité. Quant à Muhammadu Buhari, ce n’est pas non plus la figure qui fait rêver la jeunesse nigériane. L’alternance s’est quand même imposée, même si Buhari avait dès le départ prévenu qu’il ne fera pas de miracle, contrairement aux Alpha Condé et Issoufou qui avaient déclaré vouloir tout changer, alors que dans les faits on voit qu’on reste dans la même lignée.

Cela fait maintenant deux mois que Buhari a été élu. Est-ce qu’on sait comment il a préparé sa prise de fonctions ?

Le gouvernement nigérian a mis des locaux appropriés à la disposition de l’équipe du président élu, en attendant que celle-ci puisse s’installer au palais présidentiel d’Aso Rock après la cérémonie de la passation des pouvoirs. Buhari, semble-t-il, consulte beaucoup. Il a formé son gouvernement, un gouvernement qu’il a voulu resserré, à la fois pour faire des économies et pour mieux cibler l’action gouvernementale. Les noms des futurs ministres n’ont pas encore été communiqués. A l’initiative de la coalition gagnante l’All Progressive Congress (APC), un « policy summit » a même été organisé à Abuja pour déterminer les orientations qu’il conviendra d’adopter. Ce sommet a accueilli des tables rondes sur des sujets aussi divers que le pétrole, le gaz, l’agriculture, l’éducation, la santé, la sécurité, la diplomatie, les services publics, les droits de l’homme… Buhari s’est également rendu à Londres où il a rencontré le Premier ministre David Cameron. Il aura besoin du soutien du Royaume-Uni, ancienne puissance coloniale, dans les instances internationales.

Lors de l’annonce des résultats, la presse avait attiré l’attention sur le « beau geste » de Goodluck Jonathan qui a rapidement reconnu sa défaite et a félicité son adversaire. Est-ce que ce geste vous a surpris ?

C’est un geste normal dans une société démocratique. N’oublions pas que Jonathan n’est pas un chef militaire, ni un chef de milice qui aurait pris le pouvoir par les armes. Il avait été lui-même élu. Son geste s’inscrit dans la continuité des institutions que le Nigeria a mises en place dès 1999. Si ce geste surprend, c’est parce que Jonathan nous avait habitués à un certain cynisme. Il a été perçu comme un mauvais gestionnaire, insensible aux problèmes des régions du Nord. Ses défaillances ont été pointées du doigt, notamment par le doyen de son propre parti, Olusegun Obasanjo en personne. Pourtant, ce dernier a une responsabilité certaine dans l’abandon des provinces du Nord par le gouvernement fédéral. Cet abandon a commencé à l’époque où Obasanjo était lui-même aux affaires. Quant à Boko Haram, Obasanjo avait lui-même mené dans le passé des initiatives diplomatiques sans réussir à empêcher que ce mouvement de contestation religieux se transforme en insurrection meurtrière à partir de 2010.

La presse a aussi beaucoup parlé du rôle essentiel de la Commission électorale dans la victoire de l’opposition. Quel jugement portez-vous sur l’action de la Commission et sur la personnalité de son président ?

Attahiru Jega est un ancien syndicaliste et universitaire. Il est considéré comme quelqu’un d’incorruptible, qui n’est affilié à aucun pouvoir. Son grand mérite est d’avoir fait de la Commission électorale une véritable école de formation citoyenne, qui a inculqué le sens de la démocratie aux électeurs nigérians. Pour mener à bien ce travail pédagogique, la Commission s’est beaucoup appuyée sur des étudiants qui avaient été recrutés pour servir de volontaires. Ces étudiants ont fait un excellent travail en termes d’information et de sensibilisation de la population à la question électorale. Il n’est donc pas étonnant que les fondamentalistes, que ce soit au Kenya ou au Nigeria, s’en prennent à cette jeunesse africaine qui aspire à la démocratie et aux valeurs modernistes.

Diriez-vous que l’indépendance dont la Commission électorale a fait preuve est le signe de la maturité de la démocratie nigériane ?

La Commission électorale n’est qu’un aspect de la démocratie nigériane. Depuis 1999, le Nigeria s’est doté d’un système politique particulièrement sophistiqué, inspiré du fédéralisme à l’Américaine. Il est basé sur un modèle efficace de séparation des pouvoirs entre l’exécutif, le législatif et le judiciaire, qui est reproduit à l’échelon régional des 36 Etats qui constituent ce pays. Au niveau fédéral, le parlement est composé de deux chambres, la chambre basse qui compte 360 sièges et le Sénat composé de 109 sièges représentant les Etats provinciaux, à raison de 3 sièges par Etat fédéré et un siège pour la capitale fédérale Abuja qui a un statut particulier. Le législatif dispose de pouvoirs de contrôle très étendus sur l’action de l’exécutif fédéral. Ce dernier est aussi placé sous la surveillance des Etats dont certains sont particulièrement puissants comme l’Etat de Lagos : son budget est supérieur à celui de nombreux pays du continent. Enfin, la règle non écrite de l’alternance entre le Nord musulman et le Sud majoritairement chrétien à la tête de l’Etat, permet de tuer dans l’œuf les conflits communautaires et confessionnels.

A vous croire, on dirait que le Nigeria est une démocratie pacifiée…

Pacifiée non, mais dynamique oui. C’est une démocratie dynamique, avec des débats, des échanges, une presse et une intelligentsia de qualité. Mais les inégalités économiques, la corruption et la violence qui gangrènent la vie politique font que, cinquante-cinq ans après l’indépendance, ce pays continue d’être le théâtre de fortes crispations et de tensions. Le Nigeria, c’est un peu l’équivalent du Mexique en Amérique centrale ou du Pakistan ou du Bangladesh en Asie.

*Amzat Boukari-Yabara est auteur de Nigeria (Editions de Boeck, 2013)

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