L’écrivain Sony Labou Tansi, une deuxième vie, 20 ans après sa mort

L'écrivain congolais Sony Labou Tansi, né à Kimwenza (Léopoldville) le 5 juillet 1947 et mort à Brazzaville le 14 juin 1995.
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Figure essentielle de la littérature africaine et mondiale, c’est sous le signe de la redécouverte et de la découverte que le vingtième anniversaire de la disparition du grand auteur congolais Sony Labou Tansi est célébré ce 14 juin. Emporté par le sida en 1995, il est devenu célèbre avec son fulgurant premier roman « La Vie et demie », publié en 1979. À sa mort, il a laissé six romans et une vingtaine de pièces de théâtre, mais son œuvre ne cesse de gagner en notoriété grâce aux sauvetages de ses manuscrits et aux nombreuses éditions prévues pendant cette année qui s’annonce décisive pour la renaissance de ce géant littéraire.

Son œuvre est à l’égal du fleuve Congo qu’il aimait tant, mais ce n’était pas le seul. Ce week-end, pour être en fusion totale avec l’œuvre de Sony Labou Tansi, vous avez le choix entre Bordeaux et Brazzaville.

A Bordeaux, ce dimanche 14 juin, jour anniversaire de sa mort, d'anciens amis et admirateurs organisent un pique-nique à Gauriac, sur la rive droite de l’estuaire aussi grand que le Congo, dans un jardin où Sony a aimé passer des étés, accompagnés par des poésies et des textes. Car c’est ici, en 1990, lors du premier Festival de théâtre de Blaye, qu’il avait créé La Résurrection rouge et blanche de Roméo et Juliette qui sera présentée en octobre à la Comédie-Française.

À Brazzaville, là où l'écrivain, poète et dramaturge s'est éteint, presque 48 ans après avoir vu le jour le 5 juillet 1947 à Kimwenza (Léopoldville) sous le nom de Marcel Ntsoni, une grande exposition rétrospective accueille les visiteurs de l’Institut français du Congo. Sony Labou Tansi, de Brazzaville au monde, montée en première mondiale, « démontre le caractère universel et international de l’œuvre de Sony Labou Tansi et fait découvrir cet aspect au public brazzavillois qui parfois ne connaît pas forcément le parcours international de Sony, avance Elodie Chabert, la directrice déléguée du lieu. Les plus jeunes, ils le découvrent. Il a été au programme scolaire pendant quelques années, mais à l’heure actuelle, il n’est certainement pas assez lu. »

L’exposition est une plongée dans la vie et l’œuvre de cet auteur révolutionnaire et visionnaire, né d’un père originaire du Congo-Léopoldville (l’actuelle RDC) et d’une mère originaire de l’autre rive du Congo. Traduit en Europe et aux États-Unis de son vivant, il a rapidement ajouté le français à sa langue maternelle, le kikongo. Une langue qu'il a commencé sérieusement à écrire à l’âge de 14 ans.

Un style flamboyant qui renouvelle la littérature africaine

Il est célèbre pour son style renversant, flamboyant et insolent, composé de tourbillons de mots et de tempêtes de pensées pour exprimer tout le malheur et toute la vérité sur les êtres humains. On a du mal à s’imaginer qu’il n'avait appris le français qu’à partir du CM1 et que, au début, il gagnait sa vie en tant que prof d’anglais. La reconnaissance internationale est venue en 1973, avec le premier des trois premiers prix qu’il aura au Concours de théâtre interafricain organisé par RFI. En 1979, il reçoit aussi le prix spécial du festival de la Francophonie de Nice, suivi du Grand prix de l’Afrique noire en 1983 et le prix Ibsen en 1988, sans pour autant décrocher le prix Goncourt. Est-ce pour cela qu’il n’a pas été célébré jusqu’à aujourd’hui ?

« Après sa mort, il y a eu un petit purgatoire, observe Nicolas Martin-Granel, grand spécialiste de l’œuvre de Sony Labou Tansi et chercheur au CNRS, à l’Institut des textes et manuscrits modernes (Item) pour l’Afrique francophone. Dix ans après sa mort, il n’y avait pas énormément de choses sur Sony. Et puis, peu à peu, sa notoriété s’est élargie au-delà du public habituel de la littérature africaine. Aujourd’hui, il apparaît comme un grand écrivain qui dépasse de loin les frontières du Congo et de l’Afrique, ce qui correspond à sa volonté de s’adresser au monde entier. Il disait qu’il voulait coincer la terre entre deux mots. »

Sony, l’auteur d’un seul roman ?

Entretemps s’élèvent aussi quelques voix critiques : « En fait, Sony est l’auteur d’un seul roman », a déclaré, par exemple, Théo Ananissoh au micro de RFI. L’écrivain togolais, né en Centrafrique, qui a fait ses études en France et vit depuis 1994 en Allemagne, vient de publier Le soleil sans se brûler où il formule l’hypothèse que cet écrivain qui avait déjà mangé son pain blanc après son premier roman unanimement salué, La Vie et demie : « Naturellement, on a pensé qu’il commençait une carrière d’écrivain. Et en réalité non. C’était juste ce roman et ça devait s’arrêter. »

Eh bien, Nicolas Martin-Granel pense exactement le contraire. Et cela pour plusieurs raisons : d’abord, « Sony Labou Tansi disait clairement qu’il était poète. Il avait du mal à supporter l’étiquette ‘romancier’ ». Ensuite, malgré toutes les qualités de La Vie et demie, pour Martin-Granel, ce n’est pas le sommet de l’auteur : « Son œuvre la plus forte est L’Etat honteux [1981]. D’ailleurs, il a toujours souffert de ne pas avoir été reconnu pour ce roman. C’est un long et un grand discours sur la condition humaine et la condition du mal. Un discours qui n’a pas été compris et qui a été réduit. Il y a dix ans, on a publié une version complète qu’on a ensuite retrouvée sous le titre Machin la Hernie. Et c’est cette œuvre-là qui sera montée [en avril 2016 au Tarmac, ndlr] par Jean-Paul Delore et jouée par Dieudonné Niangouna. Et c’est vraiment l’œuvre dans laquelle se reconnaît la génération montante des jeunes Congolais. »

« L’acte de respirer », écrit par Sony Labou Tansi en 1976, interprêté par Nicolas Bouchaud dans le cadre de « Ça va, ça va, l’Afrique ! », organisé par RFI en partenariat avec le Festival d’Avignon en 2013. © Pascal Gely / RFI

La grande découverte du poète et de l'essayiste

Vouloir réduire aujourd’hui Sony Labou Tansi à son seul premier roman est pour Martin-Granel d’autant plus absurde que la recherche littéraire a énormément évolué. Au-delà des romans et des pièces de théâtre de mieux en mieux connus, apparaissent aujourd’hui deux aspects essentiels qui ont été peu pris en compte : « d’une part le poète. Cela sera le sujet d’une publication prochaine par les Editions du CNRS. Cela nous fait une vingtaine de recueils, 1 200 pages, c’est considérable, pas uniquement quantitatif. C’est toujours de très haute volée. Le deuxième aspect qui est passé un peu sous silence parce que beaucoup de ses articles, ses interviews n’étaient pas disponibles, c’est toute son œuvre d’essayiste, qui sera publiée à la rentrée littéraire par Greta Rodriguez-Antoniotti [sous le titre Encre, sueur, salive et sang, ndlr] aux Editions du Seuil, la maison historique de Sony. Tout cela va relancer les études sur le personnage qui reste toujours très complexe et controversé. »

Théo Ananissoh a dénoncé dans Le Soleil sans se brûler « ces romans de la fin sans queue ni tête, ces pièces de théâtre annuelles financées par un festival à Limoges en France, facilité politique, manipulation…». Mais c’est peu probable que cette deuxième charge de l’écrivain togolais contre Sony Labou Tansi survivra à la renaissance de son œuvre sous toutes ses formes.  

Le Festival Mantsina fête « Sony sur scène »

En décembre, la douzième édition du festival Mantsina-sur-scène à Brazzaville sera transformée en « Sony sur scène », menée par le chef de file Dieudonné Niangouna qui a été en 2013 premier artiste associé africain du Festival d’Avignon et qui s’inscrit totalement dans la filiation de « l’écriture d’urgence » d’un Sony Labou Tansi. Au prochain Festival Mantsina, toute une nouvelle génération d’auteurs, metteurs en scène, comédiens, mais aussi danseurs et peintres venus du Congo, du Burkina, de la France… lui consacrera une quinzaine de créations !

Et déjà ce week-end, l’IFC à Brazzaville a fait découvrir deux textes de Sony, Le Point-virgule et Le Quatrième côté du triangle, dans une mise en scène de Felhyt Kimbirima, Amour quand tu nous prends. Et puis, en hommage à l’artiste total, l’Institut a également ressuscité sa pratique théâtrale Kinguinzila, avec La Parenthèse de sang. La mise en scène est signée Georges Mboussi, un ancien comédien du Rocado Zulu Théâtre, une des rares troupes africaines qui avait percé sur la scène internationale, en liant la musique au verbe.

« Au Congo, Sony Labou Tansi a toujours un fort écho, analyse Elodie Chabert. Beaucoup d’hommes de lettres et de théâtre ont encore les écrits de Sony en tête, il a beaucoup d’influence dans les écrits d’aujourd’hui, mais on a aussi accueilli un jeune réalisateur cinéaste, Ori Huchi Kozia, qui est en train de faire un film très inspiré par le rythme et la densité de cette écriture de Sony Labou Tansi. Son travail théâtral est encore très vivant. Quelques comédiens du Rocadu Zulu Théâtre sont encore en vie et continuent à travailler. Certes, il y a un effet 20e anniversaire de sa disparition, mais de nombreuses pièces de Sony ont été montées ces dernier temps ou sont remontées, réadaptées. »

RFI fera entendre Sony Labou Tansi

RFI contribuera aussi directement à travers des partenariats, au travail collectif de cette action inédite « Une année avec Sony Labou Tansi » pour faire résonner dans le monde entier cet écrivain et poète congolais si universel. Dans le cadre de son cycle de lecture Ça va, ça va le monde ! au Festival d’Avignon, RFI fera entendre, en partenariat avec la SACD, Je, soussigné cardiaque de Sony Labou Tansi, suivi de Chemin de fer de Julien Mabiala Bissila, lauréat du Prix RFI Théâtre 2014 et lui-même fier héritier de l’œuvre de Sony. Sans oublier qu’après la lecture au public avignonnais, ces spectacles seront proposés aux 37 millions d'auditeurs hebdomadaires de la radio et aux 9 millions d'internautes mensuels du site.

Parmi les points forts en France, se trouvent encore une fois les Francophonies en Limousin, à Limoges, que Sony Labou Tansi nommait « le Festival des fraternités nouvelles », qui ont fidèlement accompagné l’auteur pour qu’il puisse élargir sa dimension littéraire et internationale : « Quand j’ai connu Sony, en 1984, se souvient Monique Blin, directrice des Francophonies pendant les premiers 15 ans, je lui avais dit : les journalistes parlent peu de littérature, il faut te faire connaître par le théâtre, pour trouver un autre public. Il avait déjà commencé à écrire des pièces, mais là, il s’est mis à l’œuvre, d’autant plus que ce qu’il écrivait pouvait être créé et joué au Festival des Francophonies en Limousin et dans d’autres circuits. »

Criss Niangouna au théâtre Tarmac dans la pièce « Sony Congo ou la chouette petite vie bien osée », écrite par Bernard Magnier et mise en scène par Hassane Kassi Kouyaté, en février 2015. © Pierre Van Eechaute

Roméo et Juliette à la Comédie-Française

Fin septembre, le Burkinabè Etienne Minoungou présentera à Limoges la lecture performance Sony, l’avertisseur entêté, suivi, début octobre, d’un théâtre musical, Un Chant de signes, conçu et interprété par le Brésilien Marcus Borja, d’après des textes de Sony Labou Tansi.

Mais, il y aura aussi deux soirées hommage, le 10 octobre à la Comédie-Française avec La résurrection rouge et blanche de Roméo et Juliette et une autre à l’occasion de l’exposition d’art contemporain Beauté Congo qui démarre le 11 juillet à la Fondation Cartier.

Déjà en février dernier, au théâtre Tarmac à Paris, la pièce Sony Congo ou la chouette petite vie bien osée avait donné le point de départ de cette année consacrée à celui que certains avaient surnommé le « Diogène de Brazzaville » ou le « Rabelais noir ». Le metteur en scène burkinabè Hassane Kassi Kouyaté avait exploré l’œuvre de Sony Labou Tansi dans cette pièce écrite par Bernard Magnier en hommage à l’auteur congolais. Pour Kouyaté, dans La Vie et demie « chaque phrase est un tourbillon, chaque idée est un volcan » et pour Bernard Magnier, l’ami et spécialiste des littératures africaines, l’auteur « est complètement d’actualité » et « j’espère que cette année du 20e anniversaire de sa mort fera en sorte qu’il resurgisse ».

« Une année avec Sony Labou Tansi »

Côté édition, au-delà du projet gigantesque de Sony Labou Tansi, Poèmes aux Editions CNRS et des essais rassemblés au Seuil, Xavier Garnier avait publié aux éditions Karthala une lecture critique de l’œuvre sous le titre Sony Labou Tansi, une écriture de la décomposition impériale. Sans oublier l’initiative de l’éditeur belge Lansman avec la réédition de toutes les pièces de Sony qui sont parues dans son catalogue.

La Chair et l’idée, à paraître aux éditions Les Solitaires intempestifs, essaie de retracer le parcours singulier de celui qui n’a pas hésité la confrontation et le croisement d’idées et de chairs entre l’Afrique et l’Occident. Issu des rencontres organisées par Julie Peghini et Nicolas Martin-Granel, sur une idée de Jean-Damien Barbin qui a fait « entrer » les œuvres de Sony Labou Tansi au Conservatoire national d’art dramatique, le livre contient, selon Martin-Granel, « de nombreux inédits, dont une pièce de théâtre hors normes, La Gueule de rechange ».

De toute façon, le plus important de l’initiative « Une année avec Sony Labou Tansi » sera « que cela se prolonge, affirme Monique Blin qui a initié pour ce 18 juin une lecture-spectacle avec Criss Niangouna et Jean Lambert-Wild à la librairie-galerie Congo à Paris, parce qu’un auteur doit continuer à vivre, même quand il est décédé. Il faut entretenir la flamme. Et j’espère aussi qu’il sera mieux connu en Afrique. Ce qui manque en Afrique, ce sont les livres. Il n’y a pas beaucoup de librairies, les livres n’arrivent pas jusque là-bas. Il faut faire des efforts pour que Sony soit lu par tous. Il a écrit pour le monde entier. »

► A lire : Théo Ananissoh: «Sony Labou Tansi est l’auteur d’un seul roman»

► A lire : «Sony Congo», l’actualité de Sony Labou Tansi, 20 ans après sa mort

Ecouter l’intégralité de L'acte de respirer de Sony Labou Tansi, lu par Nicolas Bouchaud.

Ecouter l’interview avec Nicolas Martin-Granel sur Sony Labou Tansi.