Omar el-Béchir et la CPI: le dilemme diplomatique de Pretoria

Le président Omar el-Béchir au 25e sommet de l'Union africaine à Johannesburg, le 14 juin 2015.
© REUTERS/Siphiwe Sibeko

En Afrique du Sud, la Haute Cour de Pretoria doit statuer sur le sort d'Omar el-Béchir. La justice a été saisie par l'ONG SALC qui souhaite voir le président soudanais, accusé de crimes contre l’humanité, arrêté et déferré devant la Cour pénale internationale. C'est normalement une obligation pour l'Afrique du Sud, signataire du traité de Rome. Les audiences ont été suspendues dimanche et le juge a interdit au président soudanais de quitter le territoire sud-africain tant que la Cour n'a pas rendu son jugement.

Tous les yeux étaient tournés vers le tribunal de Pretoria à l'ouverture de ce sommet de l'UA. L'arrêt provisoire qui interdit à Omar el-Béchir de quitter l'Afrique du Sud tant que la justice ne s'est pas prononcée est une première victoire pour l'ONG SALC qui a lancé ce recours. « C'est une affaire très importante qui met en avant les obligations du gouvernement sud-africain vis-à-vis de la justice internationale et vis-à-vis de notre Constitution, indique Caroline James, la porte-parole de l'organisation. C'est important aussi de montrer qu'il n'y a pas d'impunité pour les auteurs de violations des droits de l'homme. Et c'est aussi une mesure de justice pour les victimes, notamment au Soudan. »

A la sortie de l'audience dimanche, Caroline James s'est dite satisfaite des garanties données par le juge : « Nous sommes très satisfaits de cet arrêt et nous sommes heureux que le juge ait inclus les conditions que nous réclamions pour s'assurer que tous les postes-frontière soient informés qu'Omar el-Béchir ne peut pas partir du pays s'il cherche à fuir. Je pense que cela est une bonne mesure de sécurité », affirme-t-elle.

Cette affaire place l'Afrique du Sud face à un dilemme diplomatique. « C'est une situation politiquement très difficile pour l'Afrique du Sud, reconnaît Caroline James. Je pense que le gouvernement est divisé entre ses obligations vis-à-vis de la CPI et sa fidélité à l'UA. Mais il faut bien comprendre que le gouvernement a l'obligation légale d'arrêter Omar el-Béchir. Et je crois que la fidélité à l'Union africaine ne peut pas faire le poids face à cela. »

L'entourage du président soudanais guère inquiet

Du côté soudanais, on n'assure en tout cas ne pas être inquiet. « C'est énervant, mais vous savez nous sommes habitués, explique le ministre des Affaires étrangères soudanais Ibrahim Ghandour. A chaque fois que le président el-Béchir participe à une conférence, notamment en Afrique, ils font ce genre de déclaration. Nous pensons que c'est tout simplement pour faire de l'ombre aux sujets qui sont discutés lors de ce genre de sommet. »

« Nous estimons que la CPI est une cour qui ne cible que les chefs d'Etat africains, poursuit-il. Je n'ai jamais entendu aucun autre leader dans le monde être la cible de cette cour. Le président Béchir a défendu son peuple, il n'a jamais commis de crime, il s'agit d'un jeu politique. Pour ce qui est de la cour sud-africaine, avec tout le respect qu'on lui doit, c'est au gouvernement sud-africain de gérer ça. Cela ne nous préoccupe pas, nous repartirons comme prévu, personne ne nous a rien dit. Nous n'allons pas nous plier à la décision de quelconque cour, nous avons été invités par le gouvernement sud-africain, qui nous a assuré que tous ceux présents ici bénéficieraient d'une immunité ».

■ L'Afrique du Sud très critique vis-à-vis de la CPI

Pourquoi Pretoria a-t-elle laissé Omar el-Béchir venir au sommet de l'UA ? Il s'agit tout d'abord d'un acte de défiance. Depuis des années, l'Afrique du Sud est sur la position suivante : l'Afrique aux Africains, dénonçant toute intervention extérieure.

De plus, le gouvernement de Jacob Zuma partage la préoccupation de nombreux chefs d'Etat africains. Pourquoi la CPI ne cible-t-elle que des leaders de ce continent ? L'année dernière, la ministre des Affaires étrangères, Maite Nkoana-Mashabane demandait si cette cour était devenue ce pour quoi elle était initialement destinée. Et s'il n'était pas temps de revoir sa coopération avec La Haye.

Mais à cet acte de défiance politique s'ajoute également un besoin de s'aligner avec le reste du continent. Avec les attaques xénophobes dans le pays, Pretoria a été beaucoup critiquée pour son manque de coopération et de solidarité africaine. Et selon certains journalistes, Pretoria qui prêche l'unité politique et économique du continent, ne pouvait pas se permettre d'interdire la visite d'Omar el-Béchir, sous peine de déclencher l'ire de ses voisins.

De son côté, le Congrès national africain (ANC) est sur la même ligne. Pour Khusela Sangoni, sa porte-parole, « le gouvernement sud-africain, lorsqu'il a invité son excellence Omar El Béchir et les autres participants à venir au sommet de l'UA, a dans le même temps adopté une mesure légale pour accorder l'immunité à tous les participants, cette notice a fait l'objet d'une publication, et personne ne l'a contesté, donc nous trouvons très étrange qu'une organisation décide maintenant de saisir la justice pour obtenir que Béchir soit arrêté en Afrique du Sud, et nous avons encouragé le gouvernement sud-africain à faire en sorte que cette démarche n'aboutisse pas. »

Une photo qui dérange ?

A l'ouverture du 25e sommet de l'Union africaine, le vice-secrétaire général de l'ONU et ancien envoyé spécial pour le Darfour, Jan Eliasson était sur la photo de famille aux côtés des chefs d'Etats, y compris le président soudanais Omar el-Béchir. Selon Stéphane Dujarric, le porte-parole de Ban Ki-moon, « le vice-secrétaire général Jan Eliasson était l’invité de l’Union africaine. Monsieur Eliasson est tout à fait au courant de la situation au Darfour et au Soudan. Il était très important pour lui d’être au sommet de l’Union africaine pour parler des dossiers chauds, le Soudan du Sud, le Darfour, le Burundi. La réglementation en vigueur pour les Nations unies est la suivante : c’est qu’un contact peut avoir lieu entre un officiel onusien et quelqu’un qui est inculpé par la CPI, seulement pour des besoins opérationnels des Nations unies. »

« Et en ce cas-là, poursuit le représentant onusien, les Nations unies informent préalablement le bureau du procureur de la Cour pénale internationale. Le vice-secrétaire général Jan Eliasson était effectivement à Johannesburg. Il n’a pas rencontré Omar el-Béchir. Il n’est pas question de cautionner quoi que ce soit et encore une fois, c’est aux autorités sud-africaines d’agir en peine fonction de leurs responsabilités vis-à-vis de la Cour à La Haye. »