Tunisie: les autorités avaient-elles tiré les leçons du Bardo?

L'attentat contre un hôtel à Sousse vendredi 26 juin a fait plusieurs dizaines de morts, dont des touristes britanniques, allemands et belges.
© AFP PHOTO / FETHI BELAID

Avec trente-huit morts à Sousse, la Tunisie est sous le choc après l'attentat le plus meurtrier de son histoire contemporaine. Comme au musée du Bardo le 18 mars, c'est le tourisme qui a été pris pour cible. Alors, après la stupeur et l'émotion, les interrogations succèdent aux constats. Malgré les annonces répétées de plus de sécurité, le gouvernement tunisien a-t-il pris conscience du problème terroriste sur son sol ?

Sousse semble plongée dans le coma. Elle, habituellement dynamique, grouillante de touristes demeure dans un calme inhabituel. Des plages désertes, des transats dépliés mais inoccupés et des parasols déployés mais ne faisant plus d’ombre à qui que ce soit, décrit notre envoyée spéciale dans la station balnéaire. Vendredi 26 juin, le terrorisme a laissé 38 corps sans vie dans cette petite ville du littoral tunisien.

Trois mois après un attentat semblable à celui du musée très fréquenté du Bardo, à Tunis, l’incompréhension et l’amertume dominent les esprits. Ceux des locaux bien sûr, mais aussi ceux des touristes et des professionnels du secteur à qui l'ont avait pourtant promis que toutes les précautions avaient été prises, que la sécurité avait été renforcée. Ils ne comprennent pas qu’un tel attentat ait pu se produire, et les habitants se demandent pourquoi la surveillance n’a pas été renforcée dans leur ville, déjà ciblée en octobre 2013 par un kamikaze. Bref, une nouvelle fois, le tourisme et le pays accusent le coup.

« Déni de réalité »

« Le gouvernement tunisien a beau avoir fait des annonces après le Bardo, il n’a pas pris la mesure de ce qui s’était réellement passé », pointe Pierre Puchot, reporter à Mediapart et auteur de L'évolution confisquée aux éditions Sinbad. Au lendemain de l’attentat du musée du Bardo - 24 morts, dont 21 touristes - un plan avait été annoncé par le Premier ministre Habib Essid. Il s’agissait notamment de sécuriser une partie des sites touristiques tunisiens. « Ce qui est intéressant de voir c’est ce qu’a annoncé hier le Premier ministre est donc ce qui n’a pas été fait en fait depuis le Bardo. Par exemple, la mesure annoncée hier de fermer 80 mosquées qui étaient déclarées hors contrôle de l’Etat : on se demande pourquoi ils ne l’ont pas fait avant », souligne Pierre Puchot.

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Pour David Thomson, journaliste à RFI, ancien correspondant en Tunisie et spécialiste des questions jihadistes, cette situation résulte directement des « trois années de laxisme de la part des autorités sur cette question, lesquelles n’ont jamais su prendre la mesure de l’ampleur du phénomène en Tunisie, et ce jusqu’à aujourd’hui. »

« Au lendemain de la Révolution et durant et les années euphoriques de 2011-2012, on pouvait considérer la Tunisie comme un cas un peu spécial dans le Maghreb et dans le Moyen-Orient au regard de la question terroriste, reprend Pierre Puchot. Depuis, ce n’est plus possible. Depuis 2013, en tout cas depuis l’assassinat des opposants Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi, il faut se réveiller, ce n’est plus le cas. Pourtant, on a vraiment l’impression, on a la sensation, que les autorités tunisiennes ne se sont pas véritablement réveillées. Depuis des mois, on entend une novlangue politique permanente qui consiste à dire que le terrorisme n’est pas un phénomène endogène en Tunisie, que c’est un phénomène extérieur qui nous vient du contexte libyen, de l’émergence de l’Etat islamique. Nous sommes vraiment face à un déni de réalité. C’est dramatique ».

Un problème à la fois national et régional

La Tunisie est le premier exportateur mondial de jihadistes que ce soit en termes purement numériques, mais aussi en proportion de sa population : 3 000 Tunisiens aujourd’hui en Syrie et en Irak, selon les chiffres officiels, pour une population d’un peu plus de 11 millions d’habitants, avec seulement 500 retours au pays. « Les jeunes qui ont commis l’attentat du Bardo avaient subi un entraînement en Libye, au sein de la branche libyenne de l’Etat islamique qui a notamment été constituée par des jihadistes tunisiens qui ont fui la répression en Tunisie », rappelle David Thomson.

Manque de moyens, de formations ou bien la Tunisie paie-t-elle le prix aussi du démantèlement de l’appareil sécuritaire depuis la fin de la Révolution ? Les trois à la fois, répond Jean-Yves Moisseron, chercheur à l'Institut de recherche pour le développement et rédacteur en chef de Maghreb-Machrek : « Mais la première dimension, c’est effectivement la prise de conscience. C'est-à-dire que suite à tous les attentats qui ont eu lieu en Tunisie depuis un certain nombre d’années, à chaque fois il y a l’annonce de plans de sécurité, etc. Un certain nombre de choses sont faites, effectivement, mais pas à la hauteur du danger. Il faut imaginer Sousse, Hammamet, etc., ce sont des plages entières d’hôtels où il est relativement facile de pénétrer, de circuler. C’est difficile à contrôler, donc ça suppose des moyens humains sécuritaires absolument considérables et de réfléchir très sérieusement à toute une stratégie sécuritaire. D’autant que ces attaques peuvent être le fait effectivement de personnes seules qui peuvent se procurer relativement facilement des armes ».

Seifeddine Rezgui, le terroriste présumé, a été abattu par les forces de l’ordre après avoir eu le temps de parcourir une grande partie de l’établissement, pendant près de trente minutes. La lenteur d’intervention des forces de l’ordre pourrait témoigner de failles dans le dispositif de sécurité promis par le gouvernement aux touristes.

« Cela dit, il est aussi clair que c’est une menace internationale. Si les Tunisiens n’ont peut-être pas pris la mesure du danger, l’ensemble des pays de la région et l’Europe ne l’ont pas prise non plus. Face de cette déstabilisation générale du Sahel, des politiques internationales qui engagent à la fois l’Europe et les pays du Maghreb, voire de l’ensemble du Maghreb et du Machrek, doivent être mises en place. Parce qu’on est face à un danger pour probablement les dix ans qui viennent, avec une multiplication probable des attentats, une circulation, une déstabilisation profonde de la région », ajoute Jean-Yves Moisseron.

Coopération franco-tunisienne renforcée

Pour l'instant, une prise de conscience est bien effective, et elle et bilatérale. Meurtris à plusieurs reprises depuis janvier, la Tunisie et la France n'ont de cesse d'afficher leur solidarité réciproque dans la lutte contre le terrorisme et promettent à nouveau de renforcer leur coopération en la matière. Avec ces attaques sur leur sol et des départs massifs vers la Syrie et l'Irak, les deux pays sont confrontés aux mêmes enjeux.

Le rythme des visites officielles de part et d'autre de la Méditerranée souligne l'importance que cette coopération sécuritaire a, tant aux yeux de Paris que de Tunis. La France apporte une aide à la Tunisie en matière de contrôle des frontières. Les deux pays espèrent ainsi limiter les trafics avec la Libye voisine, plongée dans le chaos depuis la chute de Mouammar Kadhafi, mais surtout réduire les départs de candidats au jihad.

Autre aspect de cette coopération : la détection et la lutte contre la radicalisation. Paris estime que les dispositifs mis en place au nord de la Méditerranée pourraient se révéler utiles au sud. Enfin, les deux pays se sont engagés à échanger leurs renseignements. Dans cette région où leurs intérêts sont nombreux, les Français sont plus performants dans la collecte technique d'informations : images satellites, écoutes téléphoniques. En revanche, les services tunisiens, eux, sont en première ligne en ce qui concerne le renseignement humain : filatures, infiltrations de cellules jihadistes. Et c'est probablement sur cet échange-là que les deux pays porteront l'essentiel de leurs efforts.

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