Théâtre politique: «Le Tribunal sur le Congo» siège à Berlin

Le décor du «Tribunal sur le Congo» qui, avant Berlin fin juin, avait lieu fin mai 2015 à Bukavu. Un projet du metteur en scène suisse Milo Rau.
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Après des auditions fin mai, à Bukavu, la capitale de la province du Sud-Kivu en RDC, le projet du metteur en scène suisse Milos Rau s’est poursuivi le week-end dernier à Berlin, là même où en 1885 le partage de l’Afrique entre les puissances européennes avait eu lieu. L’objectif de ce théâtre politique sous forme d'un tribunal sans valeur juridique est de tirer au clair les responsabilités des différentes parties prenantes dans le conflit meurtrier qui frappe le Congo depuis une vingtaine d’années.

Intellectuels, activistes, journalistes, représentants de l’opposition et du gouvernement congolais, d’organisations internationales présentes sur place ou de grandes sociétés multinationales : la palette des témoins interrogés lors de cette manifestation marathon - 48 heures au Congo comme à Berlin - doit permettre au tribunal d’avoir un aperçu aussi exhaustif que possible des acteurs comme de leurs responsabilités.

« Le  projet artistique et politique le plus dément de notre époque »

La première session à Bukavu s’est intéressée à des massacres concrets commis dans l’est du Congo où six millions de personnes ont été tuées depuis la moitié des années 1990. Celle qui vient de se tenir du 26 au 28 juin à Berlin se concentrait sur le rôle des sociétés internationales, de l’Union européenne et de ses États membres ou encore celui de l’ONU et des ONG. « Je veux mettre à jour l’arrière-plan économique de la guerre dans l’est du Congo où se trouvent des gisements de minerais essentiels pour les pays développés » explique Milo Rau. Le metteur en scène suisse qui parle « du projet artistique et politique le plus dément de notre époque » pour définir le tribunal sur le Congo n’est pas un néophyte. Il s’est intéressé dans des projets antérieurs aux derniers jours du dictateur roumain Ceausescu, au terroriste norvégien Breivik ou dans Hate Radio au génocide au Ruanda. Le tribunal sur le Congo se différencie des précédents projets, car il traite d’un conflit toujours en cours.

Il s’inscrit dans une tradition fondée dans les années 1960 lorsque les philosophes Jean-Paul Sartre et Bertrand Russell avaient monté un projet similaire sur les crimes commis par les États-Unis au Vietnam. Le metteur en scène Milo Rau a déjà monté deux projets comparables, l’un baptisé Procès de Moscou sur les activistes féministes Pussy Riot arrêtées dans la capitale russe et un autre sur un sujet suisse.

Un temps de parole bien précis

Pour les auditions du tribunal sur le Congo, une soixantaine de personnes ont témoigné, qu’il s’agisse de simples mineurs, de responsables politiques ou de collaborateurs d’institutions ou d’entreprises internationales. Chaque personne qui dépose n’a droit qu’à un temps de parole bien précis et le président du tribunal, le Belge Jean-Louis Gilissen veille au respect d’un strict emploi du temps. Ce spécialiste du droit international a travaillé pour la cour pénale internationale de La Haye et plaidé comme avocat lors d’un procès contre des responsables de milices dans l’est du Congo. Sylvestre Bisimwa, un avocat qui a notamment travaillé sur un procès contre des militaires congolais accusés de viols à Minova, dirige les enquêtes. Le jury international est composé de personnalités allemandes dont l’avocat Wolfgang Kaleck qui défend entre autres Edward Snowden, la journaliste belge, spécialiste de la région, Colette Braeckman, des avocats comme Gilbert Kalinda ou Prince Kihangi ou encore l’opposant congolais Marc-Antoine Vumilia Muhindo.

Lors des auditions berlinoises, une journaliste néerlandaise a expliqué de façon pertinente que les activités des ONG étaient devenues une véritable industrie où il s’agit souvent à court terme et sans implantation durable de profiter de fonds internationaux. Un ancien responsable de la mission de l’ONU dans l’est du Congo a lui déploré que les casques bleus pakistanais ou indiens débarquant sur place n’étaient souvent pas en mesure pour des raisons linguistiques et politiques de comprendre la situation dans la région.

Le jury a rendu son verdict

Au terme de ses sessions à Bukavu et à Berlin, le jury a rendu son verdict, sans valeur juridique contraignante. Conscient de cette limite, ses membres ont plaidé pour la mise en place de tribunaux internationaux ou pour un recours à la cour pénale internationale de La Haye pour mettre un terme à l’impunité régnant dans un conflit souvent qualifié de « troisième guerre mondiale ». Dans le détail, le jury réclame que les activités des entreprises internationales actives sur place soient conformes au droit international, que des procédures soient mises en place pour combattre plus efficacement la corruption des autorités congolaises et enfin pour que le rôle de la banque mondiale ou d’autres institutions équivalentes soit passé au crible.

Concernant le rôle de l’Union européenne et de ses membres, le jury souhaite que les règles valant pour l’extraction des minerais ou le commerce international ne reflètent pas uniquement les standards des pays développés, mais prennent également en compte les priorités et les intérêts de la population congolaise. Les Nations-Unies seraient en mesure pour le jury de protéger plus efficacement les populations comme elles ont su le faire dans d’autres pays; leur passivité au Congo devrait dans un certain nombre de cas concrets faire l’objet d’enquêtes pour le jury qui critique l’immunité des forces onusiennes. Quant aux ONG, le tribunal plaide pour la mise en place d’un codex fixant des standards reconnus permettant de sélectionner les organisations les plus professionnelles.

► Milo Rau / IIPM – International institute of political murder, Le Tribunal sur le Congo, 29-31 mai 2015 : Les audiences de Bukavu, Est du Congo. 26-28 juin 2015 : Les audiences de Berlin, Sophiensaele Berlin.

► Ecouter aussi : « Hate Radio », le théâtre réel de Milo Rau, RFI, 25/7/2013

 

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