Pour Emmanuelle Vo-Dinh, «Tombouctou» n’est pas en Afrique

« Tombouctou déjà-vu », une chorégraphie d'Emmanuelle Vo-Dinh.
© Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon

La directrice du centre chorégraphique national du Havre, Le Phare, a présenté au Festival d’Avignon sa nouvelle création « Tombouctou déjà-vu ». Jusqu’au 8 juillet, Emmanuelle Vo-Dinh poursuit un cycle de recherche autour de la voix et du corps qui nous mène très près des émotions et des gestes, mais très loin de l’Afrique. Entretien.

De notre envoyé spécial à Avignon,

RFI : Le premier contact avec votre pièce Tombouctou déjà-vu passe par le titre et un malentendu, parce que votre Tombouctou ne se trouve pas en Afrique. Est-ce un malentendu voulu ?

Emmanuelle Vo-Dinh : Oui, tout à fait. C’est un titre piège, un titre qui déjoue déjà l’attente initiale. Quand on imagine Tombouctou, on imagine forcément l’Afrique et ce n’est pas du tout à cet endroit-là que cela se situe. C’est aussi un clin d’œil à la façon dont on appréhende cette pièce qui déjoue toutes les attentes systématiques du spectateur.

L’idée pour votre pièce Tombouctou déjà vu n’est pas venue ni du film Timbuktu d’Abderrahmane Sissako ni de l’occupation de cette ville par les jihadistes. Qu’est-ce qui a fait naître le titre de cette pièce ?

Ce qui a déclenché l’idée, c’est un souvenir d’enfance, le fait d’avoir très souvent entendu cette expression : « Il est parti à Tombouctou », « il est allé à Tombouctou ». J’ai imaginé que cette ville n’existait pas. J’ai choisi ce titre aussi, parce qu’il a une très forte consonance poétique. « Tombouctou » résonne joliment et dans la bouche et dans l’oreille. Petite, j’ai pensé que cela n’existait pas, donc j’ai mis longtemps avant de savoir que cela existe et de le situer géographiquement sur une carte. Il y a évidemment aussi l’idée du fantasme dans ce titre concernant quelque chose dont j’ai pensé qu’il n’existait pas et qui a un lien paradoxalement avec le « déjà-vu ». Comment peut-on avoir déjà vu quelque chose qui, à priori, n’existe pas ?

Sur scène, il y a sept danseurs et danseuses. Le spectacle démarre avec une scène à table où les gestes, les corps, les bruits, les voix s’entremêlent de plus en plus. Faut-il donner de la voix à un danseur pour donner corps à une pièce de danse ? Quel est pour vous le rôle de la voix chez un danseur ?

Tout le travail autour de la voix fait partie d’un des trois cycles qui compose cette pièce et qui a traversé mon travail. Quant à la voix, on est vraiment sur un rapport très organique de la voix dans le corps. La voix comme organe du corps, qui génère aussi un état de corps particulier. Il ne faut surtout pas envisager cette pièce comme une pièce qui pencherait vers le théâtre. Le rapport à la voix est éminemment organique et n'a que peu de liens avec la question du sens. Même si la question du sens est sans arrêt là.

Les sept danseurs forment une sorte de communauté. À un moment, la question de l’exclusion sociale est abordée quand l’un d’entre eux s’emporte et crie aux autres : « Vous pensez être six, mais nous sommes sept ».

C’est une communauté qui met ses liens en épreuve. Plus elle avance, plus la pièce s’apparente à des jeux dans un huis clos. La question de l’aliénation de la communauté fait surface et il y a de plus en plus de résistance à cette aliénation. Évidemment, chaque individu essaie de se sortir de cette aliénation en s’exprimant comme il le souhaite. A un moment, cela craque et il y a une sorte de colère qui s’exprime chez l’un d’entre eux qui est aussi une autre figure, l’Étranger, celui qui ne fait pas partie de la communauté.

Quand vous parlez de votre travail, vous parlez de l’écrivain allemand Adalbert Stifter dont on reconnait son univers de la forêt dans votre pièce, mais vous évoquez aussi des cinéastes comme Lars von Trier, Luis Buñuel ou Michael Haneke, pourquoi ?

La scénographie de Tombouctou déjà-vu emprunte beaucoup au film Dogville de Lars von Trier avec ce système de tracés au sol qui dessine des espaces qui peuvent être des espaces familiaux, comme une chambre, une salle à manger, etc. Il y a aussi une référence très forte au film Le Charme discret de la bourgeoisie de Buñuel, par rapport à l’onirisme, au rêve, à l’inconscient et à cette idée que les gens essaient de se réunir à une table, mais ils n’y arrivent jamais. Il y a un rapport au cadrage cinématographique de Michael Haneke, en particulier au film Le Septième continent qui laisse transparaître une sorte de tension intérieure très forte liée à la répétition de scènes du quotidien, cadrée toujours de la même façon. C’est cette espèce de tension-cadrage qui amène progressivement une sorte de drame final. Il y a vraiment cette idée que quelque chose se répète et finit par être extrêmement pesant pour cette communauté.

« Je suis l’autre » est le thème principal de cette 69e édition du Festival d’Avignon. Est-ce que c’est quelque chose que vous exigez et revendiquez aussi avec votre pièce ?

C’est une pièce qui aborde plusieurs thématiques, mais cette question « Je suis l’autre », je l’entends aussi beaucoup dans le rapport à la schizophrénie et à la dissociation. En particulier, il y a une scène dans Tombouctou où une des interprètes évoque tout ce qu’elle vient de faire dans le spectacle et puis est en proie à une sorte de dissociation et démultiplication quasi schizophrénique. « Je suis l’autre », c’est aussi cette idée que l'on contient en germes plusieurs personnalités.

La chorégraphe Emmanuelle Vo-Dinh a présenté au Festival d'Avignon sa nouvelle création : « Tombouctou déjà-vu », jusqu’au 8 juillet au Théâtre Benoît XII. © Siegfried Forster / RFI

► Tombouctou déjà-vu, chorégraphie d'Emmanuelle Vo-Dinh, Le Phare, jusqu'au 8 juillet, à 18h, au Théâtre Benoît XII au Festival d'Avignon.

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