André Magnin: «L'art est une histoire d'échanges et de partages»

André Magnin est le commissaire de l'exposition «Beauté Congo» qu'accueille la Fondation Cartier à Paris, jusqu'au 15 novembre 2015.
© Fondation Cartier

André Magnin est le commissaire principal de l'exposition « Beauté Congo », qu'accueille la Fondation Cartier à Paris jusqu'au 15 novembre. Marchand d'art africain, l'homme sillonne le continent depuis trente ans. Il s'était fait connaître en 1989, à l'occasion de l'exposition révolutionnaire et controversée « Les Magiciens de la Terre », dont il était le commissaire adjoint aux côtés de Jean-Hubert Martin, au Centre Pompidou. Entretien.

RFI : « Beauté Congo » : Le titre de l'exposition n'est-il pas un peu trop généraliste ?

André Magnin : En fait, le véritable titre de cette exposition, c’est « Congo Kitoko ». En lingala, « Kitoko » est équivalent de « Waoouh ! » C’est moins un adjectif, que le sentiment d’émerveillement que nous éprouvons en découvrant toutes ces œuvres d’artistes réunies, les unes plus splendides que les autres. Si j’ai bien compris, ce mot renvoie aussi par un processus métonymique à tous les adjectifs qu’on pourrait utiliser pour décrire les peintures congolaises : colorées, chaotiques, foisonnantes, extravagantes, excessives, magistrales.  Comme le mot « beauté » semblait englober toutes ces notions à la fois proches et différentes, le titre « Beauté Congo » s'est imposé.

Vous auriez pu titrer l'exposition « Les Magiciens du Congo » ?

On aurait pu, en effet. D’autant que cette manifestation consacrée à l’art congolais en plein cœur de Paris n’aurait sans doute pas été possible sans l’exposition « Les Magiciens de la terre », de 1989, à laquelle vous faites référence. En réunissant dans un espace unique les artistes du Nord et ceux du Sud, les Christian Boltanski, les Louise Bourgeois, les Barbara Kruger et les artistes visuels contemporains non-occidentaux, cette manifestation de 1989 avaient permis d’affirmer pour la première fois, haut et fort, que la création artistique contemporaine n’était pas le seul fait des Occidentaux. C’était un tournant historique même si on nous avait beaucoup reproché à l’époque d’avoir mis sur un pied d’égalité les artistes non-coccidentaux qui se situaient du côté du sacré et les artistes occidentaux qui appartenaient à un courant de pensée et de sensibilité libéré des poids des traditions. À l’aube de XXIe siècle, où la planète se mondialise, il nous avait semblé que le temps était venu d’aller voir ce qui se passait sur les autres continents. Plus particulièrement, dans le domaine des arts, où la nouveauté est née de tout temps  de rencontres et d’échanges.

Les premières toiles congolaises exposées à la Fondation Cartier datent des années 1920. Comment avez-vous fait pour les retrouver ?

Les retrouver était une véritable aventure. Je connaissais les œuvres d’Albert Lubaki et de Djilatendo, les premiers artistes modernes congolais, dont j’avais vu les toiles dans des catalogues d’expositions et notamment dans 60 ans de peinture au Zaïre de Joseph-Aurélien Cornet publié en 1989. Je connaissais l’histoire de ces artistes pionniers, comment ils sont passés de la peinture de cases à la peinture sur papier, grâce à Georges Thiry. Ce fonctionnaire colonial qui était en poste dans le Congo belge dans les années 1920 avait été fasciné par les décorations qui ornaient les murs de certaines cases dans le Katanga et le Kasaï. Il avait alors fourni aux deux peintres du papier et des couleurs à l’aquarelle pour qu’ils reproduisent leurs motifs sur des supports qu’on pouvait conserver. Entre 1929 et 1931, leurs toiles ont même été exposées en Belgique, en France, en Suisse et en Italie, mais ensuite on a perdu leurs traces. Depuis trente ans que je sillonne l’Afrique à la recherche de tableaux africains pour des collections privées, j’ai cherché en vain à mettre la main sur des aquarelles authentiques d’Albert Lubaki et de Djilatendo. Les tableaux que j’ai pu trouver sur place se sont tous révélés être des faux. En fait, les toiles authentiques dormaient dans les tiroirs des archivistes des musées coloniaux en Europe, auprès desquels j’ai fait mon marché pour pouvoir enfin les exposer au grand public. Parfois ces bibliothécaires ne savaient même pas qu’il y avait des trésors cachés dans leurs archives.

La peinture congolaise a-t-elle été influencée par les courants modernistes occidentaux ?

Pas du tout. Certes, les académies des Beaux-Arts créées par les autorités coloniales enseignaient l’art occidental. Mais ces académies étaient pour l’essentiel fermées aux artistes africains. Le premier atelier à proprement parler que les jeunes Congolais ont pu fréquenter était « Le Hangar », fondé en 1946 à Elisabethville (aujourd’hui Lumumbashi) par le marinier français Pierre Romain-Desfossés. Persuadé qu’il existait en Afrique une esthétique fondamentalement « autre », Romain-Desfossés s’était interdit de donner quelques directives pédagogiques que ce soit à ses disciples. Il s’assurait seulement que les jeunes qu’il recrutait savaient dessiner avant de mettre à leur disposition le matériel pour peindre, tout en les invitant à puiser leur inspiration dans leur créativité ancestrale. Par conséquent, la dizaine d’artistes marquants qui sont sortis de l’Ecole du « Hangar », ont dû trouver leur propre voie vers la modernité, d’une manière totalement intuitive. Ces artistes qui ont pour nom Pilipili Mulongoy, Mwenze Kibwanga, Bela, Norbert Ilunga, Kayembe, Sylvestre Kaballa et N’Kulu et dont les œuvres sont exposées aujourd’hui à la Fondation Cartier, se signalent à l’attention par leur approche souvent poétique de la réalité, voire même cosmique. Leurs tableaux sont saturés de couleurs et de signes et ils nous parlent malgré les contextes très différents de leur production. Pour répondre à votre question, je dirais que l’art congolais appartient à lui-même et s’est construit en dehors de toute histoire artistique extérieure.

Dans les 300 tableaux que vous exposez dans le cadre de cette manifestation parisienne, la plupart semble appartenir à l’école de la peinture populaire. Les artistes les plus connus que vous avez invités, les Chéri Samba, les Chéri les Moke revendiquent leur appartenance à cette sensibilité. Qu’est-ce que l’art populaire ?

Le terme « art populaire » a été inventé par Chéri Samba, qui est sans doute l’un des plus grands des artistes congolais. « Populaire » dans le sens cet art s'adresse à tout le monde. Les peintres qui appartiennent à cette sensibilité font appel à la mémoire collective, à l’histoire locale, aux événements contemporains. Leurs toiles témoignent du quotidien de leur contemporains : scène de bars, fêtes nocturnes, rumba, sapeurs, disputes de voisinage. Qui plus est, comme il n’y a pas de lieux d’exposition à proprement parler, ces artistes ont pris l’habitude d’accrocher leurs tableaux sur la façade de leurs ateliers qui sont souvent situés dans des rues très passantes. Certains quartiers de Kinshasa sont des galeries d’art à ciel ouvert !

Si vous deviez nommer un artiste qui vaut la peine qu’on fasse le détour par la Fondation Cartier au cours de ces prochains mois, ce serait qui ?

Je dirais sans hésitation J.P. Mika. Il est le plus jeune des artistes présentés à l'exposition « Beauté Congo ». Il appartient à la deuxième génération des « artistes populaires », mais son œuvre se situe à la confluence de différents courants et de différents genres. Il est le Klimt ou le Bonnard de la RDC. Je suis convaincu qu’on parlera de lui demain dans le monde entier.

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