Chéri Samba: «l'exposition Beauté Congo va changer quelque chose»

Le peintre congolais Chéri Samba devant son tableau « Hommages aux anciens créateurs » (1999), exposé dans l’exposition « Beauté Congo », à la Fondation Cartier, Paris.
© Siegfried Forster / RFI

C'est la star de l’exposition « Beauté Congo » à la Fondation Cartier et il s’appelle Samba wa Mbimba N’zingo Nuni Masi Ndo Mbasi, mieux connu sous le nom de Chéri Samba. C’est lui qui avait créé l’expression « peinture populaire » pour définir un style bien spécifique à l’art congolais. Aujourd’hui, Chéri Samba figure parmi les artistes africains les plus cotés sur le marché international de l’art. Dans l’exposition qui vient d’ouvrir à Paris, le maître congolais est honoré par une salle entière pour ses toiles qui s’avèrent aussi colorées que politiques. Rencontre pour parler de sa vie, de ses œuvres et de l’art congolais.

RFI : Lors du vernissage de presse à la Fondation Cartier, vous étiez très impressionné par le nombre de journalistes présents. Est-ce que Beauté Congo va changer la donne pour l’art congolais ?

Chéri Samba : Pas simplement pour l’art congolais. Quand on présente quelque chose, ce n’est pas pour que cela revienne aux gens qui l’ont fait, mais pour que cela soit étendu partout dans le monde. Cette exposition doit permettre aux gens de comprendre que l’art existe partout. Il y avait des moments où l’on pensait qu’en Afrique, il n’y avait pas de l’art. Nous, en faisant ce que nous faisons et avec l’appui de gens comme André Magnin et la Fondation Cartier, on prouve que l’art existe partout. C’est vrai, cette exposition va changer quelque chose.

Parmi vos toiles exposées, il y a Son Éminence dessinateur Samba, un autoportrait que vous avez peint à l’âge de 19 ans. Un titre qui rappelle l'appellation royale du bédéiste Jaspe Saphir Mfumu’eto, dont le nom d'artiste est Papa Mfumu’eto Ier. Au Congo, pour percer en tant qu’artiste, faut-il être un peu mégalomane ?

Pas du tout. Concernant mon autoportrait, moi, je ne fais pas de religion. Quand on parle de Son Éminence, on voit le côté religieux. Moi, je ne suis pas de cela. Quand on était jeune, il y avait des appellations qu’on voulait s’approprier, parfois sans trop savoir ce que cela voulait dire. C’était juste un mouvement qu’on suivait. Donc, cet autoportrait était une façon adolescente qui n’avait pas vraiment une explication, parce que je n’étais pas, je ne suis pas et je ne serai jamais une éminence. Quant à Papa Mfumu’eto, en suivant son histoire, lui mérite peut-être d’être appelé Papa Mfumu’eto Ier. Il m’avait raconté que dans sa famille, son père et sa mère avaient beaucoup d’enfants, mais c’est lui seul qui est resté en vie. On l'avait alors beaucoup gâté, il ne lui manquait rien, il a toujours eu ce qu’il voulait, parce que c’était un survivant. Lui mérite peut-être l’appellation Mfumu’eto Ier.

Dans Oui, il faut réfléchir (2014) on vous voit aux côtés de Barack Obama et Nelson Mandela. La vraie carte du monde (2011) montre un monde où l’Europe n’est pas au centre et où la représentation habituelle du monde est renversée. Dans toutes vos œuvres, on sent une vraie approche du public, une véritable interpellation des spectateurs. L’enjeu pour vous est-il de toucher le public immédiatement grâce à une technique qui se situe entre l’effet d’une affiche et l’art du théâtre ?

Exactement. Quand je peins, j’ai trois soucis : d’abord essayer de peindre la réalité et la vérité. Quand je veux peindre une chaise, que ce soit réellement une chaise. Deuxièmement, dire quelque chose dans ce que je fais, donc interpeller et moraliser les consciences. Troisièmement, faire un peu d’humour parce que je trouve que le message passe mieux ainsi. L’humour rapproche les gens et crée la curiosité. Avec l’humour, tout le monde est content de ce qu’on fait. [rires]

Votre Lettre de la C.P.I (2013) exige que « tous les auteurs et co-auteurs de crimes soient poursuivis » par la Cour pénale internationale. Quel est l’effet ou le résultat concret d’un tel appel ? Qu’est-ce qu’une toile peut changer dans le monde ?

La Lettre de la C.P.I., ce n’est pas l’artiste Chéri Samba qui dit que tout le monde doit être poursuivi, mais c’est la déclaration de la patronne de la C.P.I. qui disait cela. Moi, j’ai repris cela, parce que j’ai vu qu’elle avait raison. Parce que souvent, ce sont des innocents qu’on traque alors que les vrais criminels, on les laisse tranquilles dans des pays où la justice n’existe pas. Et moi, je soutiens le fait que l'on fasse revenir à la raison tout le monde.

La toile devant laquelle vous avez posé pour notre photo est intitulée Hommages aux anciens créateurs (1999), mais c’est un hommage spécial, car l’œuvre parle d’un certain collectionneur qui n’a pas connu l’Afrique ni les artistes africains. Aujourd’hui, rencontrez-vous encore souvent du mépris vis-à-vis des artistes africains et de l’art africain ?

Je trouve que la situation est toujours pareille. Il y a beaucoup de gens qui aiment notre travail, mais qui s’intéressent moins aux gens qui le font. Je ne voudrais pas les citer, mais, malheureusement, la situation est comme cela. Et cela n’a pas beaucoup changé. Moi, en peignant ce tableau, c’était justement pour dire à ces gens-là que ce qu’ils font n’est pas bien. Ils se reconnaissent, parce que, de toute façon, ils ne sont pas si nombreux. Mais, jusqu’ici, ils n’ont pas décidé de faire ce qu’ils devaient faire. Le tableau est là. Et on donne le temps au temps.

Chéri Samba, « Oui, il faut réfléchir », 2014. Acrylique et paillettes sur toile, 135 x 200 cm. Collection de l’artiste © © Chéri Samba Photo © André Morin

Dans Beauté Congo, le grand public découvre les précurseurs de l’art moderne congolais des années 1920. Quand avez-vous découvert des noms comme Albert Lubaki ou Djilatendo ?

Malheureusement, ces noms-là, je les ai connus bien après que j’avais fait mes premiers pas dans le métier. Moi, je suis issu de la campagne, donc je n’étais pas en ville et je n’avais pas les objets qui devraient me donner les connaissances de ce qui existait avant. Quand je me suis installé à mon propre compte [en 1975, après son installation dès 1972 à Kinshasa comme peintre d'enseignes publicitaires qui réalise aussi des bandes dessinées pour sa revue Bilenge, ndlr], j’ai entendu parler de ces précurseurs, mais je n’avais pas une vision critique, parce que je savais que je devais respecter ceux qui nous ont précédés.

Est-ce que cela veut dire que pour vous aussi, ici à la Fondation Cartier, c’est une découverte de voir un tel nombre de toiles des précurseurs ?

Non. Je les ai découverts après que je me suis installé à mon propre compte en 1975. Avant, je ne savais pas. Je pensais que j’étais le seul ou qu’on n’était pas très nombreux dans cette aventure de la peinture. Au village, je pensais qu’il n’y avait que moi, tout seul. Surtout, à l’époque, je n’étais pas encore peintre. Ce que je faisais, c’était griffonner quelque chose sur un bout de papier. En faisant de petits voyages à Kinshasa, la capitale du Congo, c’est là où je découvrais que je n’étais pas le seul. Il y avait aussi d’autres gens qui faisaient mon travail et qui exposaient les œuvres devant les façades. Mais jusque-là, je n’entendais pas parler d’autres noms. Les noms des anciens je les entendais quand je me suis bien assis dans la peinture, dans mon atelier. C’est à ce moment-là qu’on me disait qu’il existait aussi d’artistes comme Lubaki, Pilipili et consorts…

Aujourd’hui, quand vous regardez les œuvres des jeunes artistes congolais exposées ici, est-ce qu’il y en a un sur lequel vous misez dans dix ou vingt ans ?

Ils sont trop nombreux pour les citer tous. Les jeunes artistes exposés ici m’impressionnent. S’il faut citer un nom, je citerais JP Mika. Le travail qu’il fait, je le trouve formidable.

Né en 1980 à Kinshasa, JP Mika travaille dans la même ligne artistique que vous.

Oui, la relève est assurée. Je suis fier. Les aînés ont fait ce qu’ils ont fait. Moi, avec mes collègues, nous avons fait ce que nous avons pu faire. Maintenant, il y a les jeunes comme Monsengo Shula, JP Mika et d’autres… Donc la continuité est déjà là.

Vous êtes né le 30 décembre en 1956 à Kinto M’Vuila. Il y a déjà une plaque d’honneur avec votre nom ? Vous y retournez de temps en temps ?

Oui, des fois j’y retourne, mais j’ai quelques maisons au Congo. Il y a des maisons où il y a mes femmes et il y a des maisons que je ne visite pas par manque de temps. Donc je passe beaucoup de temps dans celle que j’appelle ma résidence privée. Il y a des maisons que je visite rarement, alors aller au village, cela pourrait être compliqué. Il y a des années qui passent sans que j’aille au village.

Pour l’instant, il n’y a pas de musée Chéri Samba prévu ?

Un musée Chéri Samba ? Je ne sais pas. Mais au pays, il y a des musées, des galeries, même si, parfois, j’entends les gens dire qu'il n'y a pas de musées, pas de galeries en Afrique ou au Congo. Moi, je contredis cela. Je ne veux pas faire de la publicité aux galeristes, mais il y en a. Il y a aussi un musée. Même si, peut-être, les galeries et le musée ne font pas ce qu’ils devraient faire et leur travail n’est pas remarquable.

Chéri Samba, Amour & Pastèque, 1984 Huile sur toile, 79 x 89 cm Collection privée © © Chéri Samba Photo © Florian Kleinefenn

Beauté Congo, 1926-2015, Congo Kitoko, exposition du 11 juillet au 15 novembre 2015 à la Fondation Cartier, Paris.
 
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