Rose Lokissim, prisonnière exécutée en 1986 par le DDS.
© HRW.org

Suite de notre enquête en deux volets sur les années Habré au Tchad, à l’occasion de l’ouverture à Dakar du procès d’Hissène Habré. L’événement est historique : pour la première fois, un ancien dirigeant d’un Etat africain va être jugé en Afrique, dans un autre État, pour des violations des droits de l'homme commises quand il était au pouvoir. Dans ce deuxième volet, RFI donne plus particulièrement la parole aux victimes du système Habré.

Les coups de crayon sont rapides. Presque nerveux. Josué Doumassem est l’une des victimes du régime d’Hissène Habré. Mais il a aussi un don. Il sait dessiner. Pendant les investigations de la commission d’enquête, c’est lui qui a représenté, sur le papier, les types de tortures pratiquées. A partir de son expérience et des souvenirs des autres. Pour que la mémoire ne se perde pas.

Assis dans sa cour pour trouver la fraîcheur, il reproduit aujourd’hui un dessin sur le supplice des baguettes : « Le tortionnaire attache le premier bout de bois à la tête, côté droit au niveau des tempes, l’autre du côté gauche. Les bouts sont bien joints, il les attache avec une corde de chaque côté. Et il commence à taper le bout de bois. Il tape pendant cinq à dix minutes. Quand il détache les bouts de bois pour libérer la victime, elle commence à pleurer, à crier, comme si elle était folle. Ça fait mal… Pendant toute votre vie, vous allez subir cette douleur-là... »

Robert Hissein Gambier a subi cette torture des baguettes. Il en vit encore les séquelles,  trente ans plus tard : « Actuellement, j’entends encore des bruits dans la tête. Comme des grillons. Crrrrrrr. Crrrrrr. Nuit et jour. Ça dure depuis des années et des années. Je dors avec ce bruit. Je me lève avec ce bruit. Toujours. Le docteur m’a dit que les nerfs étaient abîmés. »

D’autres tortures ont laissé des traces qui restent visibles. Comme celle de l’arbatachar. « La torture c’était le soir vers 18h, se souvient le syndicaliste Younous Mahadjir, torturé dans l’affaire dite "des tracts". Ils m’ont sorti de ma cellule. Et ils m’ont amené pour m’attacher à l’arbatachar. La personne est attachée les deux mains derrière. Et on lie les mains aux deux pieds. On met le buste un peu bombé. En plus de l’arbatachar, ils m’ont fait ingurgiter de l’eau jusqu’à ce que je perde connaissance. Plus tard, ils m’ont redemandé qui étaient mes complices et si je ne répondais pas bien, ils reprenaient l’ingurgitation de l’eau. Ils ont bien dû le faire trois fois. » Pendant ces années, la torture a été utilisée de manière systématique pour obtenir du renseignement.

« Le cadavre habitait avec nous »

La façon dont les prisonniers étaient traités dans les cellules a, en elle-même, constitué une forme de torture. « Les conditions de détention étaient des conditions abominables, explique Jacqueline Moudeïna, coordonnatrice de l’équipe d’avocats des victimes. Les gens tombaient malades dans les geôles et ils n’avaient pas accès aux soins médicaux. Les conditions étaient vraiment abominables. C’est comme ça qu’il y a eu des milliers de morts au niveau de la DDS : on entassait des personnes comme des animaux dans des cellules qui ne pouvaient pas les contenir. Pour une cellule qui pouvait contenir par exemple 20 personnes vous en trouvez une centaine. »

Les familles, selon l’avocate, ne recevaient aucune nouvelle des personnes arrêtées. Elles ignoraient même souvent que leur parent avait été arrêté. « C’est seulement à la libération de certains prisonniers que certaines familles savaient que les leurs étaient là dans les geôles de la DDS. Et encore… Celui qui était libéré ne devait pas parler. Il ne devait pas dire ce qu’il avait vu ou entendu là-bas. Ou qui il avait vu là-bas. »

Parfois, les prisonniers ont dû vivre des jours durant avec les corps de détenus qui avaient succombé. Assis dans un bureau de l'Association des victimes des crimes du régime de Hissène Habré, Gnamassoum Koh-Nar raconte l’horreur des cellules. « Quand quelqu’un était mort, on n’appelait pas les geôliers, parce que quand vous appeliez, cela donnait toujours lieu à des punitions… Comme il faisait très chaud, chacun cherchait à toucher le corps ou à se coucher sur lui pour avoir un peu de fraîcheur... On se couchait sur le cadavre, puisque le corps était frais. Le cadavre restait là. Le cadavre habitait avec nous jusqu’à son pourrissement… » Au bout de deux ou trois jours, le pourrissement du corps rendait impossible son « utilisation » par les autres détenus. L’odeur du cadavre avait envahi la cellule. Les prisonniers attendaient que les geôliers soient eux-mêmes incommodés par l’odeur. « S’ils ne sentaient pas eux-mêmes l’odeur, on frappait à la porte. Quand ils s’approchaient de la porte, l’odeur même du cadavre leur prouvait qu’il y avait un mort dans la cellule. »

Arrestations arbitraires

Le système Habré a pratiqué la torture de manière systématique. Il a également jeté les populations en prison sans discernement. Alifa Kourouma Doungous a été arrêté et torturé simplement parce qu’il avait critiqué le président. Jean Noyoma a lui aussi été arrêté et torturé. Il avait prêté sa voiture à un ami qui travaillait pour l’ambassade de Libye, afin qu’il puisse transporter une cuisinière.

Il s’en est parfois fallu de peu. Un homme qui veut conserver l’anonymat, raconte qu’il a échappé à une arrestation grâce à la mobilisation des autres clients d’une boîte de nuit. Son crime : avoir acheté une paire de chaussures qui plaisait à un agent connu de la DDS. Et avoir refusé de la lui céder. Trente ans plus tard, cet homme pense avoir échappé au pire : « Si j’avais été embarqué, ils risquaient de dramatiser les choses en m’accusant sur des sujets politiques. Et j’ignore ce qu’aurait été mon sort après. »

Face à ceux qu’il considère comme ses ennemis, le système Habré recourt aussi parfois aux exécutions sommaires. Comme à Faya Largeau, en 1983. La ville change de mains en quelques semaines. « Nous avons pris Faya autour du 22-23 juin, se souvient le général Ramadan Barkaï, l’ancien chef du 2e Bureau du GUNT, qui était sur place. Un mois plus tard, c’est Hissène Habré qui a lancé l’offensive. Et brusquement il y a eu des combats tout juste aux portes de Faya. En moins de 30-40 minutes, Faya a été reprise par Hissène Habré et nous on était ressortis vers l’Est. C’était très tôt le matin. Les cadres étaient en majorité encore chez eux. Les gens de Faya ont dit : "voilà, les gens du GUNT étaient-là, ils ont campé ici, ils sont dans ces chambres, ils sont dans ces maisons". C’est comme ça qu’ils les ont montrés un à un. Et finalement, après notre sortie, ils ont tous été tués par les éléments d’Hissène Habré. »

Des prisonniers de guerre du GUNT sont par ailleurs transférés à Ndjamena pour être mis en détention. 150 d’entre eux sont exécutés en août 1983, lors du massacre d’Ambing. Un massacre auquel Bichara Djibrine Ahmat a miraculeusement survécu : « Nous, les 150 prisonniers, on nous a transportés dans un grand camion. Il y avait des militaires qui nous escortaient. On nous a emmenés à Ambing. On nous a tous fait nous allonger par terre. Ils nous ont entourés et ils ont commencé à tirer sur nous. Parmi les 150, je suis le seul à être rescapé. Ils pensaient que j’étais mort. Il y avait des cadavres autour de moi. Je me suis levé doucement et je suis parti. »

Josué Doumassem dessinant le supplice des baguettes. © RFI/Laurent Correau

Simple complaisance ?

Arrestations arbitraires. Tortures. Exécutions sommaires. Quel a été le rôle d’Hissène Habré dans ce système qui a dirigé le pays jusqu’en 1990 ? Pour Mahamat Nouri, un ancien compagnon de route de Habré, l’ancien président a surtout eu le tort de laisser faire, de ne pas sanctionner ceux qui commettaient les excès. « Hissène n’est pas forcément directement responsable de tout ce qui s’est fait, estime Mahamat Nouri. Non, il n’est pas directement responsable. Mais il y a eu des abus un peu partout. Ces abus-là, il fallait les réprimer. Moi, je dirais que l’une des choses que je reproche à Hissène Habré, c’est que c’est un chef qui laisse faire certaines choses, bien qu’il soit très autoritaire… »

« Dans ce qui s’est passé dans le Sud, poursuit Mahamat Nouri, Habré a fait preuve de complaisance avec certaines personnes… Idriss Déby, Brahim Itno… C’est pour leur complaire qu’il a fait ça. Parce que c’étaient des gens qui représentaient une communauté importante, qui l’avaient aidé à prendre le pouvoir… Quand vous recevez des informations, il faut punir les gens. C’est ça qui a manqué. »

Jacqueline Moudeïna, la coordonnatrice des avocats des victimes, estime au contraire qu’Hissène Habré a une responsabilité directe dans les exactions qui ont été commises : « Hissène Habré, explique l’avocate, est le seul responsable de tout ce qui s’est passé, parce que rien ne pouvait se faire sans ses instructions. Tout a été fait sur instruction de Hissène Habré. Et il a eu des gens qui n’ont pas su lui dire non. Des gens qui ont accepté de faire le sale boulot. Personne n’a démissionné, aucune autorité de la DDS n’a démissionné... Mais le seul responsable, c’est M. Hissène Habré qui donnait des instructions, qui suivait tout et qui ordonnait même certaines détentions. »

L’analyse d’une partie des archives de la DDS a permis d’identifier 1 265 communications directes transmises Hissène Habré… relatives à 898 détenus. (lire le rapport « Violence de l’Etat tchadien. Analyse statistique de la responsabilité de Hissène Habré en tant que supérieur hiérarchique et preuves de violations de droits de l’homme au Tchad 1982-1990 »)

Des survivants des prisons disent également avoir vu ou entendu Habré en lien avec leur interrogatoire. Alkhali Mahamat Bichara a ainsi été sorti de sa cellule pour rencontrer l’ancien président. Le chef de l’Etat, dit-il, ne pouvait pas ignorer qu’il avait été torturé. Les souvenirs qu’il évoque sont précis : on lui apporte ses habits, il est menotté, son visage est couvert, il monte dans un véhicule qui le conduit à une destination inconnue. « Quand ils ont découvert mon visage, j’étais devant Hissène Habré. On m’a laissé seul avec lui. Il était sur son fauteuil. Il faisait tourner son fauteuil. Il avait la cigarette en main et il fumait. La fumée arrivait sur mon visage et il feuilletait ses papiers. Il me regardait. Mais il ne parlait pas. » L’ancien président lui pose trois questions. « Il a dit : "Qui est-ce qui vous a envoyé ? On vous a envoyé pour faire quoi ?" et : "Qu’est-ce qu’on vous a donné ?" » « Hissène savait qu’on m’avait torturé, estime Alkhali Mahamat Bichara. J’étais habillé mais mes blessures étaient visibles. Et puis quand on m’avait torturé avec l’eau et avec le courant électrique, ils avaient pris des notes. Et c’est avec ces papiers qu’on m’a amené devant lui. Il était en train de lire ces papiers-là. »

Gali Ngothé Gatta a été conseiller spécial de Hissène Habré. Il a fait partie d’un petit groupe qui dénonçait les dérives du régime dans des tracts clandestins, il a été arrêté. Lors de l’un de ses interrogatoires, il se dit certain d’avoir entendu, au talkie-walkie, la voix du chef de l’Etat. « Pendant cet interrogatoire avec Mahamat Bidon [l’un des interrogateurs de la DDS, Ndlr] sur les circonstances du décès de la sœur Annie Courage, j’ai entendu la voix de Hissène Habré par talkie-walkie, qui disait à Mahamat Bidon : "il faut insister, il en sait des choses". Je me souviens qu’il partait à l’aéroport pour un voyage à l’étranger. Cet exemple au moins me dit que Hissène Habré était informé de ce qui se passait dans les prisons. »

« L’Histoire parlera d’elle »

L’horreur des cellules révèle parfois le courage des hommes et des femmes. Comme celui de Rose Lokissim, exécutée, mais dont ses co-détenus et les archives de la DDS ont gardé la mémoire. « Quand nous avons commencé à interviewer des rescapés, explique Reed Brody de Human Rights Watch, plusieurs nous ont parlé d’une femme qui s’appelait Rose Lokissim. Une femme courageuse qui ne se plaignait jamais et qui au contraire aidait les autres prisonniers à supporter leur calvaire. »

Rose Lokissim a brisé la loi du silence qui régnait sur les cellules de la DDS. Elle notait les noms des prisonniers, des morts, des disparus pour faire passer l’information aux familles restées à l’extérieur. Elle est dénoncée et les agents de la DDS procèdent à un ultime interrogatoire. « Etant donné qu’elle est irrécupérable et continue à porter atteinte à la sécurité de l’Etat, même en prison, écrivent-ils dans leur procès verbal, il serait souhaitable que les autorités la pénalise sévèrement ». Rose Lokissim est exécutée le jour même. Le même procès-verbal consigne ses dernières paroles. Des mots qui traversent le temps : « Elle affirme que même si elle doit mourir au cachot, elle ne regrette pas, car le Tchad la remerciera et l’Histoire parlera d’elle ». Trente ans plus tard, les faits ont donné raison à Rose Lokissim. Les victimes du système Habré peuvent réclamer justice. Et l’Histoire se souvient de ceux qui ont lutté contre l’oubli. Au péril de leur vie.

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