«Beauté Congo» célèbre Papa Mfumu’eto Ier, roi de la BD congolaise

« Le Visa Schengen est-il plus que le paradis », planche de Papa Mfumu’eto Ier créée en juillet 2015 à l’occasion de l’exposition « Beauté Congo » et publiée sous forme d’une série chaque jour sur le site de la Fondation Cartier.
© Papa Mfumu'eto Ier / Fondation Cartier

C’est le maître de la bande dessinée au Congo et pour la première fois, il a promis de montrer sa vraie face. Jaspe Saphir, artiste, peintre et dessinateur bien connu sous le nom de Sa Majesté, Empereur Papa Mfumu’eto 1er, est mis à l’honneur dans le cadre de « Beauté Congo », la plus grande exposition sur l’art congolais moderne et contemporain jamais organisée. A Paris, à la Fondation Cartier, il nous fait découvrir à travers de ses planches, ses vignettes et ses caricatures le monde de la BD congolaise et son univers personnel.

L’œil espiègle, la taille modeste et avec un nom majestueux, c’est ainsi qu’il se présente à nous : « Je me nomme Jaspe Saphir, bien connu sous le nom de Sa Majesté, Empereur Papa Mfumu’eto Ier. » Au Congo, depuis longtemps, il est une star. A Paris, à la Fondation Cartier, le bédéiste congolais crée tous les jours une planche de BD (Le visa Schengen est-il plus que le paradis ?, Prolifération d’églises à Kinshasa, Il a vu sa femme avec un autre) et cela jusqu’à novembre, pendant toute la durée de l’exposition : « Sur la première planche, on voit ‘Halte ! Les rues ne sont pas des poubelles’. On voit comment une dame jette l’eau sale directement dans cette rue déjà jonchée de détritus. Là où je vis, avec tous ces déchets, cette ville est vraiment une poubelle. »

« J’utilise ma "bio"-caméra »

Son œuvre foisonnante, exposée sous forme de couvertures et revues, raconte d’une manière décalée aussi bien la vie quotidienne des gens populaires que les dérives des politiciens. Car en plus d’être artiste et bédéiste, Mfumu’eto Ier possède la fibre pédagogique : « En tant qu’anthropologue et peintre avant tout, je suis la personne la mieux placée pour parler de tout cela. Quand je travaille, je passe vraiment complètement inaperçu, je suis dans mon environnement kinois, on ne me remarque pas. Je ne peux pas sortir un micro, une caméra ou un appareil photo. J’utilise ma "bio"-caméra. Je vois tout ce qui se passe sans déranger, sans faire réagir les gens autour de moi. »

Son « coming out » en tant que bédéiste qui s’affiche en public, il l’a réalisé à la fin des années 1990 avec Papa Mfumu’eto Ier – ce très célèbre inconnu. Cette couverture, entourée par des bulles remplies de caractères minuscules, dotée d’un style bien loin des canons de beauté occidentaux, on peut l'admirer dans une des vitrines dédiées à ses dessins et fanzines. « Jusqu’à cette image, quand j’avais publié, je me suis toujours arrangé pour ne pas publier mon visage. Huit ans après avoir lancé la Revue Mfumu’eto en 1990, j’ai publié enfin une couverture avec mon visage. Jusque-là, on connaissait mon nom, mais pas mon visage. »

Des crayons de couleur et des albums de Tintin et Milou

Né en 1963 à Matadi, province du Bas-Congo, dans une famille de la classe moyenne, Jaspe Saphir est venu tout à fait par hasard à la BD. A l’âge de 6 ans, un Blanc belge rencontré au bureau de son père avait admiré ses dessins et l’avait encouragé à continuer, avec, à l’appui, deux grandes boîtes d’aquarelles, des crayons de couleur et des albums de Tintin et Milou. Un destin est né. Après avoir excellé dans les salles de classe, il passe par l’Académie des Beaux-Arts de Kinshasa avant de fonder la Revue Mfumu’eto et de s’autoproclamer Papa Mfumu’eto Ier. Une appellation qui vient de loin, rappelle Chéri Samba, maître de la peinture populaire au Congo et qui avait lui-même commencé comme dessinateur de bande dessinée avant d’intégrer les bulles dans ses toiles : « Il m’avait raconté que dans sa famille, son père et sa mère avaient beaucoup d’enfants, mais c’est lui seul qui est resté en vie. On l'avait alors beaucoup gâté, il ne lui manquait rien, il a toujours eu ce qu’il voulait, parce que c’était un survivant. Lui, il mérite l’appellation Papa Mfumu’eto Ier.

Détail d’un autoportrait de Mfumu’eto Ier, dessin original, 1990, encre sur papier calque, 20x14 cm. Photo prise dans l'exposition « Beauté Congo » à la Fondation Cartier, Paris. © Siegfried Forster / RFI

L’Empereur autoproclamé a publié de 1990 au début des années 2000 plus de deux cents fanzines avec 115 titres différents, explique l’Américaine Nancy Rose Hunt dans son brillantissime essai sur Papa Mfumu’eto Ier dans le catalogue de l’exposition. Sa grande percée en tant que bédéiste eut lieu tout au début de sa carrière, avec la création d’un personnage bizarre qui ressemble étrangement pas mal au dictateur Mobutu, le chef d’État de l’époque. Dans le fanzine de Papa Mfumu’eto, il sera un riche et vieux cannibale se transformant en boa prédateur sexuel qui engloutit une jeune jolie femme avant de la cracher sous forme de billets de dollars. Ses lecteurs kinois avaient visiblement compris le fond de l’histoire, les deux numéros de la BD s’arrachent comme des petits pains et on parle de 100 000 exemplaires vendus ! « L’avantage de cette sorte de bande dessinée, c’est qu’il est bon marché. Une revue comme cela coûte le prix d’un pain kinois, 200 francs CFA, quelques centimes… Toute personne qui veut acheter peut acheter. »

« Je n’étais pas engagé »

Sur les couvertures, à coté de son adresse email mfumueto@yahoo.fr, les hommes politiques se succèdent : il y a Mobutu, mais aussi Patrice Lumumba, le héros de l’indépendance congolaise ou Laurent-Desiré Kabila. L’artiste a-t-il également un rôle à jouer comme commentateur de la politique congolaise ? « À cette époque-là, on m’avait interdit. Il y avait des gens qui sont venus me voir à minuit. Je ne dirais pas que j’avais peur, mais j’avais remarqué que je suis devenu un sujet chez les instances supérieures. Pour moi, c’était bien. Mais, quand je faisais de la politique, je ne faisais pas [vraiment] de la politique. Ce n’était pas moi. Moi, je représentais plus ce que le public voyait à travers moi, les gens qui vivaient dans des cités populaires. Ce n’était pas moi. Moi, je n’étais pas engagé. »

Et contrairement à beaucoup de ses confrères, il réussit à passionner aussi bien le milieu intellectuel et cultivé que le milieu populaire. Grâce à un mélange savant entre politique, sorcellerie, sexualité, vie de couple, foyers polygames et quelques graines de pédagogie et folie, ses fanzines sont lus au même titre par des politiques, artistes ou professeurs que par des voisins, des ouvriers ou des femmes de marché.

« Sida » est le mot qui trône sur une autre couverture bien visible dans l’exposition. Est-ce qu’un bédéiste ou un dessin peut changer quelque chose dans un pays comme le Congo ? « Quand je travaillais sur le sida, deux organismes de lutte contre le sida sont venus me voir. Jusque-là, je n’aimais pas les commandes. Je voulais montrer comment moi, je voyais le sida. Cette ONG voulait me rencontrer, mais j’ai refusé. Je devais cesser d’écrire ma Revue Mfumu’eto, me mettre sous l’égide de l’ONG. Moi, j’ai dit que je ne travaille pas comme ça. C’était en 1994. »

Détail d’un dessin de Mfumu’eto Ier sur Mobutu Sese Soko, maréchal-président du Zaïre (1965-1997). Photo prise dans l'exposition « Beauté Congo » à la Fondation Cartier, Paris. © Siegfried Forster / RFI

L’art de la bande dessinée au Congo

Aujourd’hui, le temps semble loin quand Papa Mfumu’eto Ier avait fait tourner sans relâche les rotatives offset dans la petite ville Inkisi, située à 120 km de Kinshasa pour imprimer ses couvertures flamboyantes et ses histoires presque toujours en lingala avec une technique monochrome.  Entretemps, il a pris le recul nécessaire pour prendre conscience du long chemin parcouru. Une carrière qui l’a conduite d’un fanzine semi-clandestin à la plus grande exposition sur l’art congolais jamais réalisée.

Grâce à lui, au Congo, l’art de la bande dessinée exige aujourd’hui de faire partie de l’art au même titre que la peinture, la sculpture, la musique ou la photographie. « Les gens comme moi, et pas seulement moi doivent valoriser la bande dessinée. Avec cette exposition à la Fondation Cartier, l’occasion s’est présentée. Maintenant, je peux commencer à préparer une expo pour la bande dessinée pour que les gens comprennent l’importance. Moi, quand j’ai travaillé sur toutes les choses qui sont réunies dans cette exposition, je ne pensais pas qu’elles seraient exposées un jour ici. Depuis 2001, ces œuvres ne se trouvent plus chez moi. Heureusement il y avait des gens comme André Magnin [marchand d’art et commissaire général de l’exposition Beauté Congo, ndlr] et Nancy Rose Hunt qui ont compris l’importance de protéger tout cela. Chez moi, tout aurait été rongé par les cancrelats et les souris. »

Même devenu le roi de la BD au Congo, Papa Mfumu’eto Ier n’hésite pas à demander d’être pris en photo avec les journalistes qui l’ont interviewé. Avec son rayonnement à la Fondation Cartier, son œuvre entrera aussi dans la culture occidentale et avec lui toute la BD congolaise. Mais quelle est aujourd’hui sa réalité en tant qu’artiste à Kinshasa ? « Jusque-là, je travaille encore chez moi, à domicile. Quand je travaille, soit je suis bédéiste, lundi, mardi, je suis peintre, mais je commence aussi à écrire beaucoup. Actuellement, je suis en train de préparer ma première autobiographie qui sera intitulée La vraie face de Papa Mfumu’eto Ier. Cela va me prendre quelque temps, mais c’est dans ce livre où je vais vraiment parler de moi, parce que, jusqu’à présent, je vis presque en cachette. »

Le dessinateur de bande dessinée congolais Papa Mfumu'eto Ier à l'exposition « Beauté Congo » à la Fondation Cartier, Paris. © Siegfried Forster / RFI

À Kinshasa, une revue de BD coûte le prix d’un pain.
Papa Mfumu’eto Ier, dessinateur de bande dessinée congolais
29-07-2015 - Par Siegfried Forster

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Beauté Congo, 1926-2015, Congo Kitoko, exposition du 11 juillet au 15 novembre 2015 à la Fondation Cartier, Paris.