Des romans-monde: les incontournables de la rentrée littéraire 2015

Icône de la littérature américaine, le prix Nobel de littérature 1993 Toni Morrison est l'une des auteurs phares de la rentrée littéraire 2015.
© Crédits: MB

Ils s'appellent Boualem Sansal, Yasmina Khadra, Raphaël Confiant, Dinaw Mengestu, Joydeep Roy-Bhattacharya, Toni Morrison, Jean Hatzfeld, Jean-François Samlong,  Zoë Wicomb... Ils sont Français, francophones ou étrangers. Leurs romans-monde font entrer les turbulences du global et du local dans une rentrée littéraire française trop tournée vers l'intime, le domestique et l'hexagonal. Quelques propositions de lectures.

Après les vacances et le soleil, voici venu le temps de la littérature. C’est un rituel inexorable qui fait déferler tous les ans dans les librairies de France et de Navarre plusieurs centaines de titres en l’espace de trois mois (entre août et octobre). L’année 2015 ne dérogera guère à la règle, même si la production ne dépassera pas cet automne le record de 2012 avec 646 romans publiés toutes langues confondues. La rentrée littéraire 2015 sera plus compacte, avec 589 romans annoncés dont 393 romans français et 196 romans étrangers.

Si dans le domaine de la littérature française, les aficionados des Christine Angot, des Sorj Chalandon, des Amélie Nothomb et autres Delphine de Vigan et des Agnes Desarthes attendent avec impatience leurs nouveaux romans, les véritables surprises de lectures viennent cette année, nous semble-t-il, des auteurs qui ont le monde au cœur. Ils sont français, francophones ou étrangers et donnent à lire à la fois le local et le global, étroitement mêlés dans une dialectique d’imitation et de rejet, souvent créative. Leurs œuvres sont passionnantes parce qu’elles pensent l’impensé de nos imaginaires. Voici une sélection des romans-monde 2015.

Raphaël Confiant : Madame St-Clair, reine de Harlem (Mercure de France)

On ne présente pas Raphaël Confiant, auteur d’une cinquantaine de livres. Avec Madame St-Clair, reine de Harlem, le romancier martiniquais nous livre son énième titre. Il s’agit d’une biographie romancée inspirée du destin étonnant d’une Martiniquaise, qui a régné entre les années 1920 et 1940 sur la pègre newyorkaise. Elle fréquantait parallèlement les intellectuels noirs du mouvement de la « Black Renaissance » et les inventeurs du jazz. Comment cette « petite négresse » parlant à peine l’anglais et originaire des fins fonds de la Martinique qu’elle a quittée à l’âge de 26 ans, a pu s’imposer face à la redoutable mafia blanche et noire américaine jusqu’à devenir la reine de la Loterie clandestine : c’est ce que raconte Confiant dans son style toujours inventif, qui tient les lecteurs en haleine. Tous ceux qui s’intéressent à la grande épopée du renouveau de la culture négro-américaine trouveront dans ce livre fourmillant de détails, une grille de lecture originale d’une des périodes les plus fécondes de l’histoire noire américaine. Harlem dans les années 20 était Rome et Florence du XVe siècle et la petite négresse illetrée de la Martinique n’était peut-être pas étrangère à son bouillonnement.

Jean Hatzfeld : Un papa de sang (Gallimard)

Dans ce cinquième livre consacré au géocide du Rwanda, Jean Hatzfeld revient sur les collines de Nyamata, au bord des marais qui furent témoins il y a vingt ans de l’extermination de la minorité tutsie par les Hutus. Le chroniqueur-romancier donne la parole cette fois aux enfants des tueurs et de leurs victimes. Ceux-ci racontent leur « enfance gênée » par les vestiges d’un passé qui ne passe pas.
 

Yasmina Khadra : La dernière nuit du Raïs (Julliard)

L’un des livres les plus attendus de la rentrée littéraire, ce roman est, selon son éditeur, une « plongée vertigineuse dans la tête d’un tyran sanguinaire et mégalomane ». Le tyran en question, c’est Mouammar Kadhafi. L’Algérien raconte les dernières heures de la vie du raïs libyen qui vient d’être capturé par des rebelles de la révolution et sera bientôt lynché. L’auteur réussit à saisir l’essence même du dictateur déchu, son exubérance et sa brutalité, tout en suggérant qu’il y avait peut-être dans la personnalité de cet homme quelque chose d’insaisissable que les biographes n’ont pas réussi à pointer du doigt. La fiction réussit-elle mieux que les biographies à appréhender les mystères de l’âme ? A vous d’en juger.
 

Douna Loup : L’Oragé (Mercure de France)

C’est un des romans les plus touchants de cette rentrée littéraire. L’auteur s’inspire de la vie tragique d’un couple de poètes malgaches extraordinaires : Jean-Joseph Rabearivelo et Esther Razandrasoa. Ensemble, ils ont chanté, vécu et traversé les nuits de la vie, éclairées seulement par les soleils de leur imagination et de leur amour. En attendant la reconnaissance qui a tardé à venir pour l’un comme pour l’autre.

Alain Mabanckou : Petit Piment (Seuil)

« Tout avait débuté à cette époque où, adolescent, je m’interrogeais sur le nom que m’avait attribué Papa Moupelo, le prêtre de l’orphelinat de Loango : Tokumisa Nzamo po Mose Yamoyindo abotami namboka ya Bakoko.Ce long patronyme signifie en lingala « Rendons grâce à Dieu, le Moïse noir est né sur la terre des ancêtres », et il est encore gravé sur mon acte de naissance… » Ainsi commence le nouveau roman du Congolais Alain Mabanckou. A travers le récit de son jeune protagoniste, orphelin de Pointe-Noire, le romancier qui est lui-même originaire de cette métropole portuaire, remémore sa propre enfance. Dans ces pages inspirées où se mêlent la truculence et la gravité, on retrouve cette « écriture parlée » savoureuse qui a fait le succès de l’auteur de Verre cassé. Le grand Mabanckou est de retour !
 

Charif Majdalani : Villa des femmes (Seuil)

Le Libanais Charif Majdalani aime raconter la grandeur et le déclin des grandes familles de son pays et à travers elles la fin de l’âge d’or du Liban situé sur la ligne de démarcation des mondes comme la villa au cœur de son nouveau roman. Le destin tragique des Hayak sur lesquels règne en maître le patriarche Skandar Hayak est le sujet du nouvel opus de l’auteur de Caravansérail et du Dernier seigneur de Marsad. Ce roman est une saga familiale à la Tolstoï sur fond de guerre et de paix, avec des femmes puissantes et inflexibles dans le rôle de résistantes qui restent les dernières debout, clamant haut et fort les valeurs de leur clan. Un récit irrésistible, porté par une langue superbe et le talent de conteur envoûtant de Majadalani.
 

Dinaw Mengestu : Tous nos noms (Albin Michel)

Classé parmi les dix meilleurs romans de l’année par le New York Times, Tous nos noms est le livre de la maturité de Dinaw Mengestu. Auteur de deux romans très remarqués, l’Ethiopien revient dans son nouveau livre sur ses thèmes de prédilection : exil, déracinement, immigration, amour interracial. Jeune étudiant ougandais, Isaac a fui la guerre civile qui fait rage dans son pays pour se réfugier aux Etats-Unis. Faisant alterner l’évocation des turbulences de l’Ouganda postcolonial avec la découverte par son protagoniste de l’amour dans une Amérique menacée par ses vieux démons ségrégationnistes, Mengestu dresse un portrait envoûtant de la diaspora africaine contemporaine, prise entre ses nombreuses allégéances. Un roman ambitieux où la mélancolie se mêle à la lucidité pour raconter les rêves et le désespoir de ceux qui ne croient plus aux lendemains qui chantent.
 

Toni Morrison : Délivrance (Christian Bourgois)

A 84 ans, Toni Morrison est la grande dame des lettres africaines-américaines. Son prestige et son rayonnement dépassent sa communauté et les frontières de son pays. Délivrance est le onzième roman de ce prix Nobel de littérature 1993. Un roman d’éducation sentimentale et sociale avec pour point de départ le drame de la couleur de la peau vécu comme une malédiction. Son héroïne Bride est rejetée par ses proches à cause de sa peau trop foncée. Un rejet que la jeune femme a intériorisé. Elle tente de se racheter aux yeux de sa mère au teint plus clair, en faisant un faux témoignage contre son institutrice blanche. Hantée par son mensonge comme par les souvenirs d’une enfance violente et dépourvue de l’amour, Bride se bat pour trouver sa place dans une société américaine raciste et très dure avec les faibles et les marginaux. Un roman émouvant et féroce.

Joydeep Roy-Bhattacharya : Une Antigone à Kandahar (Gallimard)

Une femme enveloppée dans sa burqa s’est installée à l’entrée de la base militaire américaine de Kandahar. Elle réclame le corps de son frère abattu par les Américains et refuse de quitter sa place tant que sa revendication n’aura pas été satisfaite. Cela ne vous rappelle rien ? C’est l’intrigue du récit étonnamment achevé que raconte l’Indo-Américain Joydeep Roy-Bhattacharya dans un roman unanimement salué par la critique outre-Atlantique. Faisant de l’antique tragédie d’Antigone sa grille de lecture d’une guerre contemporaine, le romancier nous en révèle sa tragique absurdité. Le livre a été qualifié de « premier grand roman sur la guerre d’Afghanistan » par le Wall Street Journal.
 

Jean-François Samlong : Hallali pour un chasseur (Gallimard)

Romancier réunionnais, Jean-Français Samlong s’est fait connaître en publiant dans les années 1980-1990 ses premiers romans (notamment La nuit cyclone et L’arbre de violence) qui font la part belle aux heurs et malheurs du métissage et de la négritude méprisée. Hallali pour un chasseur est le douzième titre du Réunionnais. C’est un roman lyrique et sombre où à travers les métaphores de la forêt et de la chasse, le romancier retrace un voyage initiatique à l’intérieur des grottes enténébrées de notre inconscience. Architecte raté, son héros Babel Mussard cherche dans la beauté de son île à cannelle et l’amour des femmes, l’oubli de son passé douloureux. Mais fuit-on sa vie impunément?
 

Boualem Sansal : 2084, la fin du monde (Gallimard)

C’est le septième roman de l’AlgérienBoualem Sansal. Ingénieur de formation et auteur notamment du Serment des barbares (1999) et du Village de l’Allemand (2008), l’Algérien s’est imposé comme une des voix majeures de la littérature contemporaine. Il a aussi écrit des essais, dénonçant le fondamentalisme religieux et la corruption qui gangrène la vie politique en Algérie. Dans son nouveau récit qui s’inscrit dans la filiation d’Orwell, Sansal met en scène à travers une fiction à l’imagination débridée les menaces que le radicalisme religieux fait peser sur des sociétés libérales bâties sur les idéaux de liberté, de démocratie et de tolérance. L’action du roman se déroule dans le pays imaginaire de l’Abistan, avec pour protagoniste le frêle Ati fraîchement sorti du sanatorium du Sîn dans la montagne de l’Ouâ. Toute ressemblance avec des lieux réels est fortuite, prévient l’auteur.

Zoë Wicomb : Octobre (Mercure de France)

Octobre, c’est le printemps au Cap, la saison du renouveau que choisit l’héroïne du nouveau roman de la Sud-Africaine Zoë Wicomb pour revenir au pays, après une longue absence. Tout comme l’auteur, Mercia Murray a longtemps vécu en Ecosse où elle a fait sa vie professionnelle et sentimentale. Longtemps elle s’est cru plus Ecossaise que Sud-Africaine, mais c’est à l’occasion de sa rupture avec son partenaire que les souvenirs du pays natal ont ressurgi et poussé Mercia à retourner chez elle. Elle y renoue avec sa famille dysfonctionnelle et découvre les racines familiales de son mal-être. Leur exploration courageuse lui permettra de surmonter la crise qu’elle est en train de traverser. D’origine métisse, Zoë Wicomb, 66 ans, est l’une des plus grandes voix d’Afrique du Sud contemporaine. Son œuvre est composée de romans, de nouvelles et de nombreux essais théoriques sur la littérature. Octobre est son quatrième roman.
 


Comme chaque année, les livres et leurs auteurs font aussi leur rentrée. © DR

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