Le nord du Mali dans tous ses états

Des casques bleus de la Minusma à Kidal, dans le nord du Mali, le 22 juillet 2015.
© REUTERS/Adama Diarra

Après la signature, le 15 juin 2015, de l’accord de paix et de réconciliation d’Alger par la rébellion de la Coordination des mouvements de l’Azawad (CMA), le monde s’est divisé en deux camps : ceux qui ont estimé que le processus de paix était enfin solidement sur les rails et ceux qui disent « ça va recommencer ». Quasiment deux mois, jour pour jour, après la signature de l’accord de paix, on assiste à une forte poussée de fièvre sur le terrain. Des groupes armés progouvernementaux ont repris des mains des rebelles, une localité stratégique du nord du Mali. Pour comprendre la complexité de la crise, nous vous proposons ce décryptage.

Anéfis. La localité est située à une centaine de kilomètres au sud de Kidal. A la mi-août, des combattants touaregs et arabes alliés du gouvernement malien reprennent militairement le contrôle de la ville, en chassant des lieux les rebelles. Après ce gros coup de canif dans le processus de paix, très rapidement, la mission de l’ONU au Mali a tapé du poing sur la table. Le président malien Ibrahim Boubacar Keïta est à son tour monté au créneau. Il a demandé dans un premier temps, selon son entourage, un rapport détaillé de la situation sur le terrain aux services de renseignement maliens. La copie tombée, il a convoqué les têtes pensantes des groupes armés loyalistes, pour demander « sans condition » leur départ d'Anéfis. Dimanche 30 août 2015, un début de départ timide des hommes armés d'Anéfis était acté.

Rivalités tribales

Pour comprendre la situation évolutive actuelle dans le Nord, il est utile d'évoquer les rivalités tribales. Au Mali, les Touaregs vivent dans les trois régions administratives du nord du Mali : Gao, Kidal et Tombouctou. Ils possèdent leur langue (le tamasheq), et leur propre alphabet (le tifinagh).

Les principales tribus du Nord sont : les Iforas, les Imghads, les Idnanes, les Imouchars, les Kel Essouks et les Daoussak. Mais il existe une multitude de fractions gravitant autour de ces dernières avec des accointances et des alliances plus ou moins marquées.

Festival de chameaux dans la ville de Tessalit, située sur une piste transsaharienne, dans le nord-est du Mali. De magnifiques montures, cou tendu, inondent une place. Les propriétaires des bêtes sont là. Ils sont tous Touaregs, parlent la même langue. Mais pour nous expliquer la complexité du monde touareg, un ami touareg nous décrit les différentes tribus présentes par leurs turbans. On ne rencontre jamais un Touareg dans son milieu naturel sans son turban, et à la manière dont il le noue, il est possible de savoir d’où il vient.

Ainsi, à notre gauche, voilà un dignitaire de Ménaka. Son taguelmoust est un double turban bicolore constitué d’une base noire surmontée d’un blanc lumineux. Un peu plus loin, un Touareg plutôt chétif porte le plus gros turban du nord du Mali. Il vient de Kidal. Mais dans le nord du Mali, on peut être de la même ville, sans être de la même tribu. Le plus gros turban du Nord enveloppe la tête des Touaregs de la tribu des Iforas. Ils sont connus pour être de redoubles stratèges. Grâce aux jeux d’alliances, ils ont toujours la tête hors de l’eau. Difficile de les noyer, de les vaincre. A Kidal, ils ont au moins deux tribus parentes et alliées : les Idnanes et les Taghatmallat.

Mais à Kidal et dans sa région, on retrouve aussi et surtout les Touaregs de la tribu des Imghads. Les relations ne sont pas bonnes avec les Iforas. Entre eux, ce n’est pas une cohabitation, mais une « cohabi-tension ». A une autre époque, certains criaient sur tous les toits que les Imghads étaient les vassaux des Iforas. Aujourd’hui, ça se murmure plutôt. Les temps ont bien changé. Les Imghads constituent la tribu majoritaire. Le principe de « one man, one vote » (« un homme, un vote ») fait d’eux des incontournables dans le système démocratique.

Pour maints observateurs, l’accord de paix d’Alger (qui comporte sept titres, vingt chapitres, et soixante-douze articles) est loin de résoudre les problèmes de rivalités tribales. Mme Assory Aïcha Belco Maïga, députée à l’Assemblée nationale et élue de la localité de Tessalit (nord-est) n’hésite pas à parler aujourd’hui de « risque de guerre civile ». Elle a parfaitement raison, d’autant plus que la communauté arabe (autre composante des populations du nord du Mali) est également divisée. Des tribus arabes combattent aux côtés des rebelles, d’autres aux côtés des groupes armés progouvernementaux. Ambiance…

Relations entre les groupes armés du Nord et l’Etat malien

En 2012, lorsque les groupes armés composés d’indépendantistes et de jihadistes ont pris le contrôle du nord du Mali, un officier de l’armée malienne, Aladji Gamou, Touareg de la tribu des Imghads, a dû précipitamment quitter la ville de Kidal dont il tenait avec sa milice pour se retirer au Niger voisin. Son porte-parole à l’époque, qui appelait timidement la presse pour vanter ses « mérites », s’appelle Fahad Ag Almahmoud. Aujourd’hui, cet homme au visage poupin est le secrétaire général du Gatia (Groupe d'autodéfense touareg imghad et alliés). Donc, dire que Aladji Gamou est pro-Gatia n’est pas un mensonge. Dire également que le Gatia est un groupe allié au gouvernement malien est pure vérité. Le président malien Ibrahim Boubacar Keïta a même un jour qualifié de « patriotes » les combattants du Gatia.

Cependant, considérer le Gatia comme une simple milice au service exclusif du gouvernement malien est réducteur. Le calcul du Gatia est également tribal. Ce groupe s’est constitué pour défendre également une tribu, pour contrôler des espaces, un territoire, pour compter dans les négociations dans la manne qui sera ouverte pour le développement du Nord.

En prenant avec une relative facilité le contrôle de la localité stratégique d'Anéfis, le Gatia a également déclenché « la bataille du cantonnement ». Explications : dès que le mécanisme du DDR (démobilisation, désarmement et réinsertion) aura commencé dans le cadre de l’application de l’accord d’Alger, les différents groupes armés seront cantonnés sur les positions qu’ils occupent actuellement. Or, le Gatia n’occupe pas, aujourd’hui, un mètre carré de territoire au sud de Kidal, endroit stratégique. Il fallait alors grignoter un peu de terrain.

Parmi les groupes armés progouvernementaux, il faut également compter la Coordination des mouvements et forces patriotiques de résistance (CMFPR). Composé de sédentaires, ce groupe ne représente pas une redoutable force militaire sur le terrain.

En face, la Coordination des mouvements de l’Azawad (CMA, rébellion) est essentiellement composée, de son côté également, de combattants touaregs et arabes qui représentent la seconde branche du Mouvement arabe de l'Azawad (MAA). L’épine dorsale de la CMA est composée des Touaregs de la région de Kidal, regroupés au sein du Haut Conseil pour l’unité de l’Azawad (HCUA). Le fameux Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA), qui en a bluffé certains au début de la crise en 2012 (et à qui certains en France et en Suisse avaient promis l’indépendance), est plus présent dans les médias que sur le terrain militaire.

Le HCUA (dont plusieurs responsables étaient membres d’un mouvement armé ouvertement islamiste) est opposé militairement au gouvernement de Bamako, mais est paradoxalement proche politiquement du président malien IBK : les quatre députés de la région de Kidal ont à l’Assemblée nationale l’étiquette du Rassemblement pour le Mali (RPM), le parti du président Ibrahim Boubacar Keïta.

Dans le nord du Mali, sur le terrain, Touaregs et Arabes rebelles font donc face à des Touaregs et Arabes loyalistes qui soutiennent ouvertement l’Etat malien, mais qui se battent aussi pour leur tribu.

Les trafics illicites également au centre de la crise

Bogota, un avion décolle. Charge utile de l’appareil ? Au moins dix tonnes. Quelques semaines plus tard, après deux ou trois escales prolongées, l’appareil pose son ventre dans le désert malien, sur une piste de fortune. Lorsque quelques jours après l’atterrissage de l’avion, nous nous sommes rendus sur les lieux, en novembre 2009, seul un morceau de la carcasse du Boeing 727 était visible. Une fois la cocaïne débarquée, l’avion a été brûlé. Valeur estimée de la drogue : 300 millions d’euros. La mafia, qui utilise la bande sahélo-sahélienne dans sa partie la plus désertique comme lieu essentiel de passage de la drogue, a encore sévi.

La crise du septentrion malien perdure également parce que le trafic de drogue prospère dans cette région. Plusieurs sources sécuritaires de la région affirment que plus récemment encore (en juin 2015), de petits avions ont « jeté », dans le désert malien, d’importantes quantités de drogue, qui sont récupérées par des complices, parmi lesquels on retrouve des combattants armés.

Pour que le trafic prospère, il faut pouvoir contrôler des territoires. Des services de renseignement de la région avancent que la dernière poussée de fièvre dans la localité d'Anéfis s’explique également par la volonté des groupes armés de maîtriser « la route sûre de la drogue » du moment, Anéfis. La paix est l’ennemie intime des trafics. Et actuellement sur le terrain, au cœur de certains groupes armés, on retrouve des trafiquants de drogue avérés.

Mafia spécialisée dans les stupéfiants, mafia de trafiquants d’armes, mafia drapée aussi pour le pire dans le drap religieux, certains parleront de vernis religieux.

2015. Malgré l’intervention militaire française deux ans plus tôt dans le nord du Mali, les groupes islamistes sont toujours sur le terrain, posent des mines, utilisent la guérilla comme mode d’action. Ils compliquent la donne et ne favorisent pas le retour durable de la paix.

Trafics de drogue, d’armes, mais aussi de cigarettes. Aujourd’hui, les contrebandiers gagnent énormément d’argent en réactivant leurs réseaux.

Pour financer et encourager l’instabilité dans le nord du Mali, il y a également la méthode dite « du Qatar » : de « généreux » fournisseurs achètent des conteneurs de cigarettes contrefaits à Dubaï, où il y a au moins dix usines de trafiquants, selon plusieurs sources sécuritaires régionales. La marchandise est livrée à des trafiquants dans le Sahara, qui se chargent de la revente. C’est une manière de financer, sans laisser de trace, une guerre et de plomber les activités de la Société nationale des tabacs (Sonatam).

L’irrédentisme touareg au cœur de la crise

Cependant, le mauvais règlement de la question de l’irrédentisme touareg depuis les indépendances est aussi important pour comprendre ce qui se passe aujourd’hui.

A Gao, principale ville du Nord, nous montons dans le véhicule conduit par « un homme bleu », c'est-à-dire un Touareg ( leur voile traditionnel de couleur indigo, qui déteignait sur leur peau, leur a valu ce surnom).

Douze heures de trajet avec le chauffeur. Il en profite pour raconter l’histoire de sa région depuis les indépendances. Son français est impeccable. Trois ans après les indépendances, premières ruptures. Une rébellion éclate dans la région de Kidal, foyer incandescent de toutes les rébellions touaregues. La région est soumise à une brutale et lourde administration militaire. Une expression voit le jour : « envoyez-le à Kidal » pour dire « envoyez-le en enfer ». 1973, les Touaregs fuient en masse la sécheresse. La Libye devient le point de chute de nombreux Touaregs. Formation militaire pour certains. La Légion étrangère de Kadhafi est née. Combats au Tchad, en Palestine, au Liban notamment. Parmi les combattants, certains reviennent participer aux rébellions contre le Niger et le Mali, leurs pays d’origine. Nouvelle rébellion, accords de paix. Nouvelle rébellion, accords de paix, rebelote. C'est le mythe de Sisyphe.

« Nous voulons seulement avoir le droit de vivre chez nous. C’est tout ce que nous demandons », termine notre interlocuteur. L’argent est le nerf de la guerre, mais aussi le nerf de la paix. Les milliards de francs CFA, mobilisés par la communauté internationale après chaque rébellion, n’ont souvent pas été utilisés à bon escient. Une partie de ces sommes colossales a pris d’autres directions. On ne règle donc par les problèmes de fond, mais on les déplace, et ils resurgissent. Enfin, il faut repenser le développement dans ces zones désertiques où le mode de vie est différent au Sud.