A Bujumbura, la vie continue ou presque

Un policier burundais à Bujumbura se rend sur le lieu d'une attaque à la grenade, le 21 juillet 2015.
© AFP PHOTO / CARL DE SOUZA

Les violences se poursuivent au Burundi et particulièrement dans sa capitale. Chaque nuit compte son lot d’affrontements, de blessés et de victimes. Au moins quatre morts ont été dénombrés depuis le début de cette semaine. Dans ce climat, les habitants de Bujumbura poursuivent leur quotidien tant bien que mal.

A Bujumbura, capitale connue pour ses fêtes, l’ambiance n’est plus aux soirées. « Seul le Kiss-club [une boîte de nuit à la mode] ouvre timidement durant les week-ends. Les Havana, Aosta ou Carvados fonctionnent au ralenti », témoigne Arthur*, un habitué des sorties. La vie nocturne a presque disparu et a laissé place aux craintes et aux tensions.

La population de Bujumbura tente tout de même d’avoir un quotidien ordinaire. Mais ce n’est pas toujours possible. Les quartiers contestataires au troisième mandat de Pierre Nkurunziza sont tour à tour bloqués et fouillés. « Les gens vont au travail, mais si ton quartier est encerclé, tu n'ouvres même pas la porte. Ce sont des quartiers où cela tire beaucoup et la police dit qu'elle va faire de fouilles pour trouver les armes », explique William, un autre jeune Burundais. Il habite le quartier de Kibenga : « Il n’y a pas encore eu de fouille. Donc je me déplace facilement. Mais maintenant pour des questions de sécurité, j'évite de circuler en taxi-moto. La sécurité n'est pas garantie. » William a peur et fait le même constat que beaucoup d’habitants de la capitale : « Il faut rentrer tôt, 19h au plus tard. Les gens essaient de vivre comme ils le peuvent. »

La vie continue ou presque donc. Depuis avril, le pays se déchire sur la question du troisième mandat de Pierre Nkurunziza. Malgré les élections et sa prestation de serment, l'opposition ne reconnaît pas sa légitimité, invoquant les accords d’Arusha limitant les mandats présidentiels à deux. Les tensions et altercations ont fait de nombreuses victimes civiles ces derniers mois rendant la vie à Bujumbura particulièrement difficile.

Une ville désertée à la tombée de la nuit

« Beaucoup de commerces ont fermé. A 19h on est tous à la maison », regrette Pierre. Il souligne qu’un bar du centre-ville est devenu une église. « La circulation n'est plus la même qu'il y a cinq mois, confirme Albert. Des bistrots ferment avant 19h, certains magasins ont déjà fermé. » La vie des étudiants reste aussi chaotique. « L’université a repris les cours, mais au ralenti, souligne Claire étudiante en gestion et bonne gouvernance des entreprises et des administrations. Je ne vais pas à l’université tous les jours et à chaque fois ce n’est que pour deux heures parce qu’une partie des professeurs ont quitté le pays. Il n’y a plus de cours après 16h pour des questions de sécurité. Le programme du soir est tout simplement annulé jusqu’á quand, on ne sait pas. La vie est un peu dure, on ne peut rien entreprendre et on a toujours peur d'être enlevé ou tué. »

« Après 18h tout le monde se terre dans sa maison. La journée, tout semble aller, mais il suffit que le soleil se couche pour que la ville se vide de ses habitants. Ils se cachent dans leurs maisons avant que les crépitements d'armes et des détonations des grenades ne commencent, détaille un peu plus Albert. Mais on s'habitue petit à petit.... » Patrick est interpellé par la différence d’atmosphère qui règne dans la capitale dès que la nuit tombe : « Pendant la journée, la circulation est normale. Les bus circulent, les marchés sont ouverts, les banques aussi. Mais il est difficile de se déplacer à partir de 18h quand on n’a pas de voiture. Ce qui est étonnant à voir c’est comment ça tire la nuit. »

« Je travaille la peur au ventre »

Patrick habite le quartier contestataire de Ngagara et constate que les gens y vivant sont particulièrement inquiets. « Depuis le début des manifestations, il s'observe un climat de peur dans les ménages. Avant le début des manifestations à 21h, les gens circulaient et les bistrots étaient ouverts même jusqu'à l'aube. Ce qui n'est pas le cas aujourd'hui. » Il tient la police pour responsable d’une partie de ces problèmes : « Des fois ce sont les policiers qui passent en tirant en l'air pour provoquer les jeunes. Et s'il y a un ou deux jeunes qui répondent en tirant aussi, là c'est tout le quartier qui se voit encerclé le matin. Le motif : fouille, perquisition. C'est une stratégie de la police. »

Si certains semblent résignés, Arthur lui ne s’habitue pas : « Comme chaque journaliste qui est maintenant sur le terrain, je travaille la peur au ventre. Des fois je suis obligé de cacher ma carte de presse pour pouvoir éviter de me causer des ennuis et des confrontations avec des gens - soient la police ou des civils - qui ne veulent pas qu'on exerce notre métier. » L’opposition et les journalistes sont particulièrement visés et font l’objet de menaces directes. Un grand nombre d’entre eux se sont réfugiés dans les pays voisins ou en Europe.

*L’ensemble des noms a été changé pour la sécurité des témoins