Hissène Habré, intellectuel failli, seigneur de guerre et tyran

Hissène Habré salue à la sortie de son interrogatoire préliminaire à son procès, à Dakar, le 3 juin 2015.
© AFP PHOTO / SEYLLOU

Reporté dès le deuxième jour de son ouverture initiale en juillet en raison de l’absence des avocats de défense, le procès historique du Tchadien Hissène Habré s’ouvre de nouveau ce 7 septembre, à Dakar. L'homme est accusé de crimes contre l’humanité, tortures et crimes de guerre commis lorsqu’il était au pouvoir (1982-1990). Portrait.

C’est aux cris de « A bas l’impérialisme ! A bas le nouveau colonialisme » qu’Hissène Habré a interrompu le 20 juillet dernier la séance d’ouverture de son procès au palais de justice de la capitale sénégalaise où l’ancien président tchadien s’est réfugié depuis 1990.  Ajourné pour permettre aux avocats commis d’office de prendre connaissance du dossier, le procès reprend ce lundi 7 septembre.

L’événement est historique, car c’est la première fois qu’un ancien chef d’Etat d’un pays africain peut être jugé par le tribunal d’un pays tiers, en application du principe de « compétence universelle ». Ce principe avait permis il y a dix-sept ans, on s’en souvient, aux policiers britanniques d’arrêter l’ex-dictateur chilien Augusto Pinochet à Londres, à de milliers de kilomètres de son pays. La « première » sénégalaise qui s’inspire de l’exemple de la police de Sa Majesté fait d’ores et déjà trembler, semble-t-il, les autocrates retraités  du continent noir qui ont du sang sur les mains.

Une première que Hissène Habré a tout fait pourtant pour éviter. Réfugié depuis la chute de son régime en 1990, au Sénégal, avec sa famille et le magot de 7 milliards de francs CFA (équivalent de 10,5 millions d'euros au taux d'aujourd'hui) dérobés au Trésor public de son pays selon l’organisation de défense des droits de l’homme Human Rights Watch, l’homme n’imaginait pas devoir finir ses jours derrière les barreaux à Dakar. Il avait noué des liens étroits au sein de la classe politique locale et de certaines confréries religieuses qui font la pluie et le beau temps au Sénégal. Comme preuve de son intégration réussie, il est allé jusqu’à prendre une Sénégalaise comme troisième épouse ! Mais c’était sans compter sur la ténacité de ses victimes déterminées à traquer leur bourreau pour le voir traduit devant la justice.

La traque a duré plus de vingt ans, jusqu’à un dimanche de fin juin 2013 lorsque les gendarmes sénégalais sont allés arrêter Hissène Habré à son domicile des Almadies (un quartier résidentiel huppé de Dakar, ndlr) pour le conduire dans les locaux de la police judiciaire. Inculpé de crimes contre l’humanité, crimes de torture et crimes de guerre, l’ex-dictateur a été incarcéré. Puis, au terme de 19 mois d’instruction, la mise en accusation définitive a été prononcée en tout début de cette année par les juges. Ceux-ci ont estimé qu’il existait suffisamment de preuves pour que Hissène Habré soit jugé.

Preneur d’otage, anti-kadhafiste et ami de l’Occident

Hissène Habré fut le troisième président du Tchad. Son ascension relevait autant de l’accident de l’Histoire que de la mobilité sociale par les armes dans l’un des pays les plus pauvres de l’Afrique subsaharienne. Né de parents bergers nomades dans le Nord-Ouest du Tchad, le futur homme fort de Ndjamena est passé par Paris où, étudiant dans les années 1960, il fréquentait Sciences-Po, la Faculté de droit d’Assas et, fit sa culture politique, si l'on en croit ses biographes, en lisant Franz Fanon et Che Guevara. Mais son aura d’intellectuel révolutionnaire prit un coup lorsqu’en 1974, l’homme enleva  l’ethnologue française Françoise Claustre et la tint prisonnière pendant trente mois dans un maquis du Tibesti.

Ce coup d’éclat destiné à faire connaître les revendications de la rébellion tchadienne finit en drame avec l’exécution de l’émissaire envoyé par le gouvernement français pour négocier la libération des otages. Le crime fut attribué à Habré, mais manifestement Paris ne lui en a pas tenu longtemps grief. Huit ans après, c’est justement avec l’aide de la France qu'en 1982 le jeune chef de guerre renversera le gouvernement de son ancien allié Goukouni Weddeye et prendra le pouvoir à Ndjamena.

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Hissène Habré a été le président du Tchad, de 1982 jusqu’à ce qu’il soit renversé en 1990 par son ancien chef de l’armée Idriss Déby Itno, le président actuel. Dans les années 1980, alors que la guerre froide battait son plein, les Français n’étaient pas les seuls à avoir les yeux de Chimène pour le nouveau président tchadien. Les Etats-Unis aussi le soutenaient. En cette période de confrontation entre blocs capitaliste et communiste, l’Occident appréciait chez le jeune seigneur de guerre tchadien devenu chef de l’Etat sa méfiance forcenée à l’égard de la Libye dont les velléités pro-soviétiques, tout comme son soutien au terrorisme international, inquiétaient fortement les stratèges occidentaux.

Contrairement aux autres leaders de la rébellion tchadienne, Hissène Habré n’avait jamais sollicité l’aide de Tripoli. Au contraire, il n’a eu de cesse de dénoncer les visées expansionnistes du guide libyen Mouammar Kadhafi dont les troupes occupaient la bande d’Aouzou dans le Nord du Tchad depuis 1973. En bon connaisseur de l’histoire de son pays, il savait que le danger principal pour l’unité et l’indépendance du Tchad avait pour nom Tripoli et que ce danger s’était accru avec la contestation des frontières héritées de la colonisation par le bouillant colonel Kadhafi.

Tout au long des huit années de pouvoir de Hissène Habré, la France lui a fourni des armes, des soutiens logistiques et des soldats dans le cadre des opérations Manta (août 1983 au novembre 1984) et Epervier (1986) pour l’aider à repousser les offensives libyennes successives. Son zèle anti-kadhafiste a même été récompensé par une invitation à assister au défilé du 14 juillet en 1987, aux côtés de François Mitterrand.

Mais les Stinger et les fusils RFG-7 dont l’armée de Habré était équipée venaient des Etats-Unis. L’administration Reagan avait fait du président tchadien, surnommé « le guerrier du désert par excellence », la pièce maîtresse de sa guerre par procuration contre l’homme fort de la Libye. Selon une enquête du magazine Foreign Policy, « il y avait des moments où l’aéroport de Ndjamena ressemblait à Rhein-Main » (principale base américaine en Allemagne de l’ouest pendant la guerre froide, ndlr). Le couronnement de cette alliance transcontinentale fut la réception en 1987 du leader tchadien au Bureau oval, à la demande insistante de l’hôte des lieux, Ronald Reagan himself.

Un tortionnaire sanguinaire

Or pendant que les positions libyennes étaient pillonnées par les troupes de Hissène Habré, les Français comme les Américains fermaient les yeux sur les abus massifs que leur allié africain commettait dans son pays. Le «guerrier du désert » se servait des armes qu'il recevait de ses amis occidentaux pour surtout terroriser sa propre population. La répression a commencé très tôt, dès l’entrée triomphale des troupes de Habré dans Ndjamena en juin 1982. Celles-ci renforcèrent leur pouvoir par la force dès le début, en exécutant les opposants politiques ainsi que les prisonniers de guerre et en terrorisant les civils soupçonnés de vouloir pactiser avec le gouvernement précédent ou avec les Libyens.

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Les chroniqueurs des huit années de règne de Hissène Habré racontent l’histoire d’un régime sanguinaire qui tuait, réprimait, torturait et violait les droits humains sans le moindre scrupule. Les partisans de l’ex-dictateur ont tendance à réduire son régime à ses trois grands triomphes guerriers – la prise de Ndjamena en 1982, la défaite de Goukouni Weddeye en 1983 et l’offensive largement victorieuse contre les Libyens en 1987. On pourrait leur opposer les trois épurations ethniques, celles des Sudistes en 1984, des Hadjeraï en 1987 et des Zaghawa en 1989, commises par le régime Habré en représailles contre les rebelles issus de ces communautés.

Les victimes de ces meurtres de masse se comptent en dizaines de milliers, 40 000 selon les estimations d’une Commission d’enquête tchadienne en 1992. Le chiffre serait 10 fois plus, selon les ONG. Ces dernières ont aussi attiré l’attention sur les assassinats politiques et les tortures systématiques perpétrées par la terrifiante police politique du régime, la Direction de la Documentation et de la Sécurité (DDS), dont les chefs rendaient compte exclusivement à Habré et appartenaient tous, comme leur leader, au clan des  Goranes.

Cette tribalisation exacerbée du régime n’a pas toutefois empêché le pouvoir de Hissène Habré de s’effondrer en 1990, lorsque la répression toucha les compagnons d’armes les plus proches du dictateur, dont son bras droit et conseiller chargé de la Défense et de la sécurité, un certain Idriss Déby Itno. Fragilisé par la prise de distance de son allié français, le maître de Ndjamena n’eut alors d’autre option que de prendre la fuite lorsque le Tchad fut envahi, au cours des derniers mois de 1990, par les troupes de Déby, qui elles  étaient massivement soutenues par les Libyens.

Mascarade et complots

Hissène Habré a débarqué dans la capitale sénégalaise, le 11 décembre 1990, en passant par le Cameroun. C’est Abdou Diouf qui lui a accordé l’asile politique, l'assortissant de consignes strictes : la teranga sénégalaise, contre l’obligation de réserve et l’interdiction de se mêler de la politique. L’ex-président tchadien a tenu parole, menant pendant vingt ans une vie rangée, cultivant l’image d’un père de famille dévoué et fréquentant assidûment la mosquée.

Pendant ce temps, les crimes du régime ont fait l’objet d’enquêtes et de révélations macabres. Les premières plaintes sont déposées contre l’ex-dictateur à Dakar en 2000. La découverte à Ndjamena des archives de la police politique en 2001 a révélé l’ampleur des crimes perpétrés par Habré et ses hommes de main, mais il va falloir attendre l’élection à la présidence à Dakar de Macky Sall en 2012 pour que les poursuites puissent être engagées contre l’ex-dictateur tchadien au sein du système juridique sénégalais. Les Chambres africaines extraordinaires mises en place à cet effet par le Sénégal, en collaboration avec l’UA, font arrêter Hissène Habré le 30 juin 2013, avant de l’inculper. Pour ce dernier, tout cela n’est que mascarade et complots ourdis par ses ennemis et son successeur pour discréditer son action politique à la tête de l’Etat tchadien. Son rôle n'aurait été que politique, selon les défenseurs du dictateur déchu.

Or, selon Reed Brody, le tenace avocat new-yorkais de Human Rights Watch qui porte à bout de bras la campagne des victimes du régime tchadien depuis 16 ans, Hissène Habré était tout sauf un chef politique « distant » qui se contentait de fixer des orientations et donner des ordres. « Contrairement au Chilien Pinochet, le Tchadien était, affirme-t-il, un intellectuel qui se méfiait de son entourage et s’assurait lui-même de la « bonne » exécution de ses instructions. Les archives montrent qu’il lui arrivait parfois de suivre les interrogatoires des opposants par talkie-walkie. Habré n’était pas seulement politiquement responsable des graves crimes perpétrés en son nom, il en est aussi juridiquement responsable ».

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D’ailleurs, les 4 000 rescapés de l’ère Habré qui se sont constitués partie civile dans le procès qui reprend ses travaux ce 7 septembre, sont persuadés que leur vrai bourreau n’était autre que le dictateur en personne. Ce dernier, pour sa part, ne reconnaît ni la légalité ni la légitimité de la cour qui a été spécialement créée pour juger ses crimes très largement documentés par les ONG et les associations. Contraint par le tribunal d’assister aux audiences, l’ex-autocrate ne pourra pas ne pas écouter les victimes qui se succéderont à la barre pour témoigner de la violence dont ils furent l’objet, certains dans la notoire « Piscine » de Ndjamena transformée en prison, où les prisonniers ne mourraient pas seulement de faim, d’inanition ou de maladies !

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