Procès Habré: un expert d'Amnesty International à la barre

L'ancien président du Tchad Hissène Habré (de dos, au centre), est escorté lors du premier jour de son procès, le 20 juillet 2015 à Dakar.
© AFP PHOTO / SEYLLOU

Le procès d'Hissène Habré est entré ce lundi dans sa deuxième semaine depuis la reprise des audiences. Cette semaine, devraient être entendues des victimes directes du système en place sous le règne de l'ancien président tchadien. Et avant cela lundi encore, la cour a continué d'essayer de comprendre la personnalité d'Hissène Habré, le contexte politique du Tchad des années 1980 et le rôle qu'il y a joué.

Avec notre correspondant à Dakar, Guillaume Thibault

Ce lundi matin, une voix a résonné dans la salle d’audience, celle d’Hissène Habré. Si le prévenu garde toujours le silence, le procureur a demandé l’accord du juge pour diffuser les extraits d’une conférence de presse donnée en 1984. A la barre, le témoin du jour Mike Dottrige écoute cette archive. Durant deux heures, l’ancien chef du bureau Afrique d’Amnesty International a présenté son organisation, ses méthodes de travail et indiquer notamment que l’objectif était d’influencer les autorités tchadiennes, d’éviter que de nouvelles exactions soient commises.

Dès 1983, le 22 octobre, 4 mois après sa prise du pouvoir, Amnesty international envoie un premier télégramme à Hissène Habré, un message de préoccupation suite à des exécutions dans le sud du pays. Aucune réponse ne viendra de Ndjamena. « C’était assez rare à ce moment-là qu’une organisation des droits de la personne allait dire que le président de la République a lui-même décidé que certains détenus devaient mourir », explique l’expert.

« A l’époque, il n’y avait que les télex et les câbles diplomatiques pour communiquer, explique le témoin, la collecte d’informations prenait du temps, notre priorité était de protéger nos sources. Entre 1982 et 1990, Amnesty International a publié des dizaines de rapports, des communiqués pour dénoncer les exécutions massives, les arrestations arbitraires, les conditions dans les prisons. C’est après la chute d’Hissène Habré qu’il a été possible de comprendre l’étendue de la répression et son organisation », analyse Mike Dottrige.

« Pensez-vous que monsieur Habré était au courant de vos rapports et de ceux des Nations unies ? », demande le procureur. « Tout est possible, mais tout n’est pas probable, répond Mike Dottrige, qui poursuit, nos milliers de lettres étaient adressées directement au président, si ces conseillers décident de ne pas lui montrer ces télégrammes, c’est possible, mais cela serait irresponsables ».

Un système minutieusement décrit

Le procureur demande alors à faire entendre cette fameuse conférence de presse donnée par monsieur Habré en 1984. Amnesty venait juste de publier un rapport sur de nouvelles exactions commises par des militaires. « Il n’y a pas de guerre propre, déclare à l’époque Hissène Habré qui ajoute, ceci dit les accusations d’atrocités, de massacres, se sont des affirmations gratuites, inacceptables, ce ne sont pas nos méthodes. Il y a bien sûr des gens arrêtés, en prison, ceux-là passeront devant les tribunaux ». « Mike Dottrige, avez-vous eu des informations sur d’éventuels procès ? », demande le procureur. « Aucune », répond le témoin.

Face aux questions, Mike Dottridge décrit après précisions les rapports, les méthodes de travail, la nécessité de protéger les sources. Mais pour les avocats commis d’office qui défendent Hissène Habré, l’audition de Mike Dottridge n’a pas apporté de preuves du rôle présumé d’Hissène Habré : « Ce témoignage nous paraît peu crédible et en tout cas, manque manifestement d’objectivité ». A la fin de l’audience, la cour a accepté que Micke Dottridge verse au dossier tous les documents d’Amnesty International qui traitent du dossier Habré.

Ensuite, un second témoin s’est présenté à la barre en toute fin de journée. Mahamat Hassan Abakar était président de la commission d’enquête sur les crimes commis par le régime Habré, une commission créée après la fuite de ce dernier. Il est revenu en détail sur la Direction de la documentation et de la sécurité (DDS), l’organe de la répression : « Des agents de la DDS à l’époque, c’était des petits dieux. Ils pouvaient vous tuer ou vous laisser vivre. Toutes ces auditions nous ont permis de comprendre un peu le fonctionnement de cette machine d’oppression. Tout agent de la DDS, de la police politique, peut arrêter qui il veut, où il veut. Et c’est pendant les interrogatoires que les personnes sont aussi torturées. Le siège de la DDS, la nuit, se transforme en une boucherie. Oui, les agents de la DDS rivalisent dans la terreur et la barbarie. Toute arrestation équivaut à une mort certaine ».

L’audition de Mahamat Hassan Abakar doit se poursuivre ce mardi matin et encore une fois, ce procès se concentre sur le cœur du dossier : Hissène Habré était-il le cerveau de la répression ?