Burkina: opposition et société civile mobilisées après le coup d'Etat

Le rappeur Martin Bambara, alias Smockey, est un leader du Balai citoyen, mouvement de la société civile, ici place de la Nation à Ouagadougou, le 16 septembre 2015.
© AFP PHOTO / AHMED OUOBA

Le général putschiste Gilbert Diendéré, à la tête du Régiment de sécurité présidentiel (RSP), a pris le pouvoir à Ouagadougou. Mais les organisations de la société civile et les partis politiques ne comptent pas en rester là. Partout dans le pays, l'heure est à la mobilisation, particulièrement dans la jeunesse.

Moins d'un an après la révolution qui avait chassé Blaise Compaoré, et alors que la démocratie burkinabè semblait trouver sa voie, à l'approche des élections présidentielle et législatives le 11 octobre prochain, un coup d'Etat remet brutalement en cause ce processus d'apaisement.

Depuis mercredi soir, les Burkinabè descendent dans les rues pour manifester leur désapprobation face au coup de force du RSP. Depuis que le coup d’Etat a été annoncé, les organisations de la société civile, le Balai citoyen en tête, appellent les citoyens burkinabè et l’armée, à défendre leur démocratie. En province, l’appel a été entendu, principalement par les jeunes Burkinabè. Dans tout le pays, ce sont eux qu'on a pu voir dans les rues aujourd'hui, ils marchaient en compagnie des organisations de défense de droits de l'homme, et de différents syndicats.

Ainsi, à Bobo Dioulasso, la deuxième ville du pays, ils n'ont pas attendu l'annonce du coup d'Etat pour organiser la résistance. Leurs slogans : « Libérez Zida », « Libérez Kafando ». Arsène Kamsie est leader d'un mouvement de la jeunesse de Bobo Dioulasso : « On est en train de s'organiser pour faire face à l'usurpation qui vient d'être faite. Car, très sincèrement, on se sent très trahis. »

La déception est particulièrement forte dans cette ville qui était un bastion important des soulèvements d'octobre. Là-bas comme ailleurs en province, ces mobilisations ont été rendues possibles par la discrétion de l'armée et de la police. Jusque dans un bastion historique du RSP, la ville de Pô, le mot d'ordre y était à la grève générale. « Dans les rues de Pô, confie le maire Henri Koubizara à RFI, la population est mobilisée à l'appel des syndicats pour une grève générale. Les magasins sont fermés, le marché est fermé, il n'y a pas d'activités économiques. Les gens sont mobilisés, font des sit-in. »

Le domicile de Dienbéré rasé par un incendie

Pas de magasins ouverts non plus à Ouahigouya, dans le nord-ouest, et à Tenkodogo, dans le centre. Partout, des villes au ralenti, et même bloquées : comme à Banfora, près de la frontière avec la Côte d'Ivoire : les habitants y ont dressé des barricades pour stopper la circulation.

Dans l'ensemble, les manifestations en province se sont déroulées dans le calme, on signale très peu d'incidents, excepté à Yako, la ville natale du général Diendéré. Là-bas, des jeunes ont incendié plusieurs maisons dont celle du général putschiste. Aurélien Ouédraogo, le président local du mouvement burkinabé des droits de l'homme, était présent : « On n'a pas pu contenir la population, en particulier les jeunes. Le domicile est complètement détruit. Nous avons appelé les gens à se retrouver de nouveau demain matin pour une nouvelle manifestation. Nous marcherons tous les jours jusqu'à la libération des otages et au retour de la transition. »

Comme à Yako, la mobilisation est reconduite à demain dans de nombreuses villes. Mais pour l'instant le calme est revenu à Bobo Dioulasso et à Pô. Rien n'indique que le mouvement prendra de l'ampleur. Ici et là, beaucoup redoutent une réaction de l'armée, ou attendent de voir l'évolution d'une situation politique qui reste confuse.

Plus de réactions:

Zéphirin Diabré, de l'Union pour le progrès et le changement (UPC) : « Revenir au plus vite à la démocratie »

« C’est une grande surprise pour nous tous qui étions déjà en train de nous préparer pour aller aux élections à partir de dimanche. Donc il y a là une prise de pouvoir par la force, et bien entendu, en tant que républicains et démocrates, nous ne pouvons que condamner très fermement toute tentative de prise de pouvoir par la force. Notre souci est de revenir le plus urgemment possible sur le chemin du retour à la démocratie tel qu’il avait été tracé. Jusqu’à nouvel ordre, nous avons la date du 11 octobre en tête [pour les élections]. Le principe le plus clair, le plus important et que personne ne peut négocier, c’est que nous devons revenir rapidement à la démocratie et avoir des élections libres, transparentes, démocratiques et équitables. »

Saran Sérémé, candidate du Parti pour le développement et le changement (PDC) : « je ne comprends pas qu’il se laisse aller »

« Il (Gilbert Diendéré) est calme, effacé et plein de sagesse, je ne comprends pas qu'il se laisse aller dans cette tentative de vouloir récupérer la lutte du peuple burkinabè. Je ne suis pas non plus d'accord avec toute autre proclamation, que ce soit celle du président du Conseil de la transition (Chérif Sy) ou de toute autre personne, qui profiterait de cette situation pour se proclamer président du Burkina Faso comme nous venons de l'entendre. »

■ Hervé Ouattara, président du groupe parlementaire représentant les organisations de la société civile à la Commission nationale de transition : « nous donnons 48h au RSP »

« Nous condamnons avec la dernière force le coup d’Etat perpétré par Diendéré. Depuis un moment, on sentait Diendéré venir. On a vu ses manigances. Mais la société civile ne peut pas l’accepter. Après le départ de Blaise Compaoré, on s’est dit que c’était terminé les prises d’otages au Burkina Faso. Malheureusement, Diendéré a continué le même travail que son mentor Blaise Compaoré et voilà qu’aujourd’hui il prend le pouvoir d’une manière non conventionnelle. Ca nous rappelle les 27 ans que Compaoré a passés [au pouvoir] et toutes les sales besognes dans ce pays [qui] ont été orchestrées par Gilbert Diendéré. Nous ne pouvons pas accepter cela. On se pose beaucoup de questions. Raison pour laquelle nous tenons à ces élections, le 11 octobre. Et pour cela nous allons nous donner les moyens. C’est pourquoi nous donnons 48h au RSP, pas plus, pas moins. Sinon nous serons obligés d’utiliser tous les moyens pour protéger notre démocratie.

Arsène Kamsie, chef de la jeunesse de Bobo Dioulasso, proche du parti MPP du candidat Roc Marc Christian Kaboré : « on ne sait pas comment on va s’en sortir »

« Les jeunes sont sortis depuis hier, on a passé toute la nuit dehors afin de dire non à l’usurpation du pouvoir qui en train de se faire. Les jeunes sont dehors, à moto. On ne voyait pas ça venir. On se disait qu’on allait avoir des élections apaisées, on allait remettre le pays sur les rails. Bobo est une ville qui s’est sentie beaucoup délaissée avant. Qui avait l’espoir en se disant que les choses allaient changer dans cette ville. C’est la deuxième ville du Burkina, c’est une ville culturelle, qui a une forte attente par rapport aux aspirations de développement. On s’est dit qu’une nouvelle ère allait s’ouvrir. Maintenant, on ne sait même pas comment on va s’en sortir, on est plongé dans le désespoir. »

Le rappeur Smockey, du Balai citoyen : « une vendetta s'est mise en place »

« Nous avons encore aujourd’hui des morts et des blessés, donc ce n’est pas des tirs en l’air. Non seulement ils tirent sur les gens mais en plus de cela, ils traquent les gens. Mon domicile a été visité. C’est une véritable vendetta qui est en train d’être mise en place. Nous avons compris que nous sommes dans un véritable nid de serpents préparé depuis longtemps. Nous appelons tout le peuple burkinabè à un sursaut d’orgueil et à des résistances sur toute l’étendue du territoire. Nous demandons aussi à toutes les forces armées nationales républicaines de se mettre du côté du peuple, parce qu’une telle forfaiture ne saurait passer. Nous appelons aussi la communauté internationale à prendre ses responsabilités, à aller bien au-delà de simples déclarations d’intention. Condamner ne suffit pas, il faut passer à des sanctions. »

Guy Hervé Kam, du Balai citoyen : « le RSP est une plaie dans la démocratie »

« Le RSP est une plaie dans la démocratie. Nous demandons tout simplement sa dissolution, comme la commission l’a demandé. La commission demande que le RSP ne s’occupe plus de la sécurité du président. Et dans toutes les bonnes républiques c’est comme ça, je ne vois pas pourquoi au Burkina ce serait différent. Des militaires sont pris goût à cela et ils ne veulent pas lâcher. [Les gens à Kosyam] veulent des garanties sur leur avenir, mais personne ne les leur refusait. Si ces garanties consistent à dire qu’ils restent au niveau de la présidence, ce n’est pas possible. Le RSP doit redevenir un régiment républicain, une unité d’élite si l’armée en a besoin, mais ne doit pas du tout s’occuper de la question de la sécurité présidentielle. »