L’esprit burkinabè ouvre les Francophonies en Limousin

« Les Récréâtrales à Limoges », image publiée dans le programme du 32e Festival des Francophonies en Limousin qui aura lieu du 23 septembre au 3 octobre 2015.
© Francophonies en Limousin

Inscrire l’engagement artistique dans la société, c’est le fil rouge choisi par la 32e édition des Francophonies en Limousin. La fête d’ouverture fera souffler, ce mercredi 23 septembre, l’esprit artistique de Ouagadougou dans les rues de Limoges grâce à l’équipe des Récréâtrales, venue de la capitale burkinabè en plein putsch militaire. Cette année, le rendez-vous incontournable pour les passionnés du théâtre et de la francophonie propose aussi de se confronter à l’œuvre de l’écrivain congolais Sony Labou Tansi, de plonger dans un road-trip théâtral avec douze auteurs de cultures différentes, de goûter à l’humour ivoirien ou de bâtir des ponts entre les cultures francophones, du Bénin à Cuba, de la France à Haïti, de la Belgique au Congo. Et le 27 septembre sera annoncé à Limoges le lauréat du Prix RFI Théâtre 2015. Entretien avec Marie-Agnès Sevestre, la directrice du Festival.

RFI : Pour l’édition 2014, vous aviez programmé pour l’ouverture un oratorio en hommage aux victimes syriennes, chanté le jour même où la terrible nouvelle de la décapitation de l’otage Hervé Gourdel était tombée. Ce mercredi vous ouvrez le Festival 2015 avec un défilé artistique conçu par des metteurs en scène et acteurs burkinabè en plein putsch militaire au Burkina Faso. Est-ce que les Francophonies en Limousin sont dotées d’un cinquième sens politique ?

Marie-Agnès Sevestre : Au Festival, les artistes ont toujours pu trouver un refuge. Nous avons eu pas mal d’artistes haïtiens sous les deux dictatures Duvalier, il y a eu des artistes togolais qui venaient au moment où c’était également très violent chez eux, des artistes algériens pendant la décennie noire en Algérie. Forcément, le Festival résonne toujours d’une façon ou d’une autre des déchirements du monde. Nous sommes très fiers de pouvoir dire que le Festival des Francophonies donne la parole à des artistes qui ne sont pas forcément en difficulté dans leurs pays, mais qui sont l’écho des tensions, des questionnements de leur société. Cela a toujours été la marque de fabrique du Festival des Francophonies.

Après le putsch militaire intervenu la semaine dernière au Burkina Faso, on pense d’abord aux questions militaires et politiques, ensuite aux citoyens, mais très rarement à la culture. Malgré le fait qu’il y a un an, une pièce de théâtre burkinabè avait pratiquement deviné la révolution d’octobre 2014.

Nous sommes souvent en mesure d’inviter des artistes qui jouent un rôle politique dans leur pays. On l’a bien vu pendant les événements du Burkina en octobre 2014. Pendant le soulèvement populaire, les artistes qui tenaient le Festival des Récréâtrales étaient dans la rue et dans les manifestations pendant la journée et ils étaient sur les plateaux de théâtre le soir. Ils sont souvent très impliqués eux-mêmes dans des mouvements citoyens. La résonnance de la culture est importante. Il faut rester modeste, mais il y a quand même de grandes figures d’intellectuels et de créateurs qui sont la fierté de ces populations et qui participent à leur côté à des mouvements démocratiques.

Sony Labou Tansi est cette année aussi au centre de la programmation. Sur l'affiche, pourquoi avez-vous mis en exergue cette phrase de lui : « L’Histoire fait mal au rire… » ?

Après les événements à Charlie Hebdo en janvier, le rire a eu très mal en France. L’Histoire retiendra sans doute cet horrible carnage, mais il y a la force du verbe, de la pensée, de l’humour, de la poésie en qui nous croyons. Et c’est une envie que nous avons voulu partager avec le public à Limoges.

Sony Labou Tansi est plus que jamais d’actualité avec une quinzaine de ses pièces qui vont être montées cette année. Vingt ans après sa mort, l’auteur est même en lice pour le prix Renaudot 2015 dans la catégorie essais avec Encre, sueur, salive et sang  !

Nous n’avons pas choisi de monter une pièce de théâtre, ce qui aurait été quelque chose de naturel pour commémorer les 20 ans de sa disparition. On est allé voir plutôt du côté des écrits politiques. Étienne de Minoungou du Burkina Faso présentera Sony, l’avertisseur entêté, des textes polémiques et politiques mis en musique. Et puis, nous avons confié à un jeune artiste brésilien, Marcus Borja, la possibilité de faire une création très « cabaret » à partir de poèmes inédits de Sony Labou Tansi, Le Chant des signes, un spectacle musical au piano et à l’accordéon.

Vous mettez en exergue aussi la créativité et les atouts de la francophonie à travers une pièce hors norme conçue par Armel Roussel, Après la peur.

C’est un road-trip théâtral. Il est hors norme dans le sens où il y a une multiplicité de participation, avec une douzaine d’auteurs de Belgique, des Comores, du Québec, du Congo, de Suisse, de France. Ces textes sont un peu inspirés de L’Abécédaire de Gilles Deleuze. Cela paraît compliqué, mais c’est très simple. Ce sont des choses qui vont se passer dans des véhicules, des minibus, pendant des trajets dans la ville ou dans des appartements.

Les Francophonies 2015 rendent aussi visible le rôle des femmes au front de cette liberté de penser et de créer. Qu’est-ce que les hommes peuvent apprendre de ces femmes ?

Ce que nous tous peuvent apprendre d’elles, c’est une capacité de créer un espace qui leur est propre. Un espace de liberté, pas forcément de combat, mais un espace d’affirmation d’une particularité de regarder le monde aussi bien quotidien que politique avec une pensée qui leur est propre. On le retrouve avec Solitaritate de la Roumaine Gianina Carbunariu, avec Pulvérisés de l’auteure roumaine Alexandra Badea, mais aussi avec la danse. Je pense au solo Mon éluE noire, de la Sénégalaise Germaine Acogny (chorégraphié par Olivier Dubois) et au courage de la jeune danseuse tunisienne Oumaïma Manaï avec Nitt 100 Limites, une pièce créée dans une Tunisie qui est dans une phase extrêmement critique en ce qui concerne la liberté de création. Même si les femmes ne sont pas les plus nombreuses dans le Festival, les objets artistiques qu’elles présentent, les paroles et les gestes qu’elles posent vont créer une place particulière dans cette édition.

► Lire aussi l’interview avec Etienne Minoungou : Artistes burkinabè et putsch militaire: «On a été menacé et poursuivi» 

► Le programme du 32e Festival des Francophonies en Limousin, du 23 septembre au 3 octobre, à Limoges et dans le Limousin.
► Le dimanche 27 septembre sera décerné le Prix RFI Théâtre durant les Francophonies en Limousin => La liste des douze textes en lice.