Faut-il céder à la «Picasso.mania» au Grand Palais?

(A.g.) : Pei-Ming Yan : «Portrait de Picasso» (2009) © Yan Pei-Ming, ADAGP, Paris, 2015. Photographie : André Morin. (A droite) : Romuald Hazoumé : «Tire bouchon» (1996) © ADAGP, Paris 2015. Romuald Hazoumé, courtesy CAAC – The Pigozzi Collection, Genève.
© Photomontage RFI

Cette exposition phare de la rentrée qui ouvre ses portes ce mercredi 7 octobre au Grand Palais démontre à quel point Picasso a influencé les artistes dans tous les domaines et sur tous les continents : de l’Europe à l’Amérique, de l’Asie à l’Afrique. Comment le mythe Picasso a-t-il été perpétué jusqu’au 21e siècle ? L’intitulé « Picasso.mania » donne le ton de cette exposition révélant aussi bien les versants académiques qu’obsessionnels d’un héritage majeur du vingtième siècle qui peut se résumer en un seul nom : Picasso. Mais est-ce suffisant ?

« Il a poussé les artistes à trouver leur propre chemin », affirme l’artiste new-yorkaise Faith Ringgold. « Je me sens très proche de lui », confie Bertrand Lavier. « Il m’a ouvert l’horizon » remarque Jeff Koons. « Ce n’est jamais fini », résume Philippe Parreno pour la leçon qu'il a apprise chez Picasso, et la cinéaste Agnès Varda n’hésite pas à avouer « un sentiment d’amourosité » envers le maître.

La résurrection de Picasso ?

C’est ici et maintenant que l’exposition Picasso.mania commence, avec un mur de vidéos, des courtes interviews d’artistes contemporains, réalisées par la petite fille du maître, Diana Widmaier-Picasso, l’enfant chéri du peintre : « Beaucoup d’artistes m’ont dit que Picasso avait influencé leur vocation d’artiste. On a tendance à penser que c’est un artiste écrasant, mais c’est un stimulant. En tout cas, actuellement il est l’objet d’un « revival », d’une résurrection. » 

Le fait d’être la petite fille de Picasso n’est certainement pas étranger au fait qu’elle n’a rencontré aucun avis négatif envers l’homme ou l’œuvre de Picasso lors de ses rencontres avec des artistes contemporains de premier plan. Cette historienne de l’art qui travaille depuis des années sur un catalogue raisonné des sculptures de Picasso ne se souvient que d’une seule personnalité hostile à son grand-père : « Finalement, Michel Houellebecq serait le seul à détester Picasso, mais est-ce que ce n’est pas une boutade de quelqu’un qui est dans la provocation ? Justement à cause du fait qu’il y a cette unanimité autour de Picasso ? »

Investir le Grand Palais pour mettre en avant le phénomène Picasso plus que les œuvres picassiennes, était-ce la pièce manquante dans la réception de ce géant des arts plastiques du XXe siècle ? « Manquante ? Pas tout à fait, répond Didier Ottinger, le commissaire général de Picasso.mania, parce qu’il y a déjà eu un certain nombre d’expositions consacrées à la postérité contemporaine de Picasso. En France, on ne l’a jamais fait, parce que la France a été la meilleure élève du rival de Picasso, Marcel Duchamp, qui était un modèle anti-pictural. »

De l’autoportrait au « Star system »

Peut-être pour se moquer de ce climat intellectuel, le parcours commence avec un autoportrait de 1901, une œuvre de très petite taille où Picasso se représente comme un homme barbu et sérieux pour ne pas dire triste. On a du mal à croire que c’est cet homme qui déclenchera plus tard la Picasso.mania. « La figure de l’artiste est un point central de l’exposition, explique la co-commissaire Émilie Bouvard. Dans ce chef d’œuvre, cet autoportrait de 1901, on montre que Picasso se compose une figure d’artiste, dès le tout début de la période bleue. Il a 20 ans et se peint en homme de 40 ans. Pour lui il s’agissait de se présenter en artiste mélancolique de Montmartre. Il y reprend aussi le grand maître espagnol El Greco. Il compose sa figure. »

La logique de l’exposition impose de suivre les différentes périodes de Picasso. Chaque fois, un artiste en particulier répond à une période précise : David Hockney pour le cubisme, Martin Kippenberger pour la figure publique… suivi d’ensembles thématiques comme Guernica, icône politique, Picasso goes pop ou Star system

La scénographie de l’exposition est rythmée par les rencontres et les affinités provoquées par Picasso, mais sans pour autant mettre en scène la galaxie Picasso dans un style picassien. « Un des enjeux majeurs est de présenter à la fois le maître, son œuvre, et les artistes qui se sont inspirés de Picasso, avance l’architecte-scénographe Iva Berthon Gajsak. Nous avons pris le parti d’exposer les Picasso tous ensemble sur un mur, inspiré par des accrochages qu’il faisait souvent dans ses ateliers. » « Et puis, nous avons essayé de créer des passerelles visuelles, complète Giovana Comana, l’autre scénographe de l’exposition, sans isoler les œuvres du maître, mais sans vouloir non plus une confrontation directe. Cela dénaturerait les liens naturels qui relient ces ensembles d’œuvres. »

La première salle de Picasso.mania au Grand Palais, avec au centre l'oeuvre de Maurizio Cattelan, une poupée hydrocéphale à l'effigie de Picasso. © Siegfried Forster / RFI

Qui a peur du grand méchant loup ?

Sur les cimaises des galeries du Grand Palais on peut contempler une centaine de Picasso et 312 œuvres de 78 autres artistes, la preuve matérielle que des artistes du monde entier ont été inspirés par l’homme et l’œuvre de Picasso. Les Amants du peintre allemand Georg Baselitz, célèbre pour ses toiles « renversées », s’inscrivent aussi bien dans la ligne de Picasso que La Femme au chapeau fleuri de Roy Lichtenstein ou la Tête d’Andy Warhol. Un Jean-Michel Basquiat n’avait aucun scrupule à écrire le nom du maître à répétition sur une toile. Adel Abdessemed a conçu une toile de la même taille que Guernica pour son œuvre monumentale Qui a peur du grand méchant loup, en remplaçant le drame humain par un massacre fait aux animaux qui se retrouvent - piégés et « naturalisés » - collés sur l’œuvre.

Les œuvres chorégraphiques, musicales et cinématographiques projetées sur grand écran rendent visible à quel point l’œuvre de Picasso a pénétré tous les domaines artistiques. On passe des Saltimbanques de Kader Belarbi aux Salves de Maguy Marin, des clips musicaux avec David Bowie ou Jay-Z aux publicités, d’A bout de souffle de Jean-Luc Godard à Persepolis de Marjana Satrapi.

L’artiste français Vincent Corpet présente 150 de ses 600 dessins sur les passions chez le Marquis de Sade et témoigne ainsi du danger de s’approcher trop près de Picasso. « Picasso.mania est une manie, comme quelque chose qui vous prend et que vous ne pouvez pas quitter. Pour moi, Picasso est une porte, un portier qui ouvre sur tout. Quand j’ai fait en 1990/91 les Sade, c’était après une période où j’étais très englué dans Picasso. Sade qui propose aussi dix mille portes d’entrée m’avait débarrassé de Picasso. Depuis, je n’ai plus que Picasso comme seul horizon. »

« Les Demoiselles » de l’Afrique d’aujourd’hui

Reste la question : un quart de siècle après le début de la mondialisation, Picasso est-il devenu une icône totalement universelle ? Pour la Chine, il y a deux très beaux portraits de Yan Pei-Ming et Zeng Fanzhi qui revendiquent leur filiation. En Inde, Atul Dodiya n’a jamais caché sa libération artistique par Picasso. Quant à l’Afrique « pour de nombreux artistes africains ou afro-américains, Picasso est extrêmement important, affirme Émilie Bouvard, parce que, avec Les Demoiselles d’Avignon, il est parmi les premiers artistes occidentaux à s’intéresser d’une manière massive et très radicale à l’art africain. Du coup, ces artistes sont obligés de se confronter à Picasso, parce qu’ils sont dans un monde de l’art globalisé où l’Occident a une grande part. Autrement dit : comment se réapproprier ce que l’Occident s’est déjà approprié ? Romuald Hazoumé réalise des sculptures et des assemblages à partir de bidons qui évoquent des masques, mais qui reprennent une technique picassienne – consciemment ou non d’ailleurs. Wangechi Mutu est une artiste afro-kenyane qui pratique le collage pour revoir la position de la femme africaine et les fantasmes associés à la femme africaine. On présente aussi des photographies du Béninois Leonce Raphael Agbodjelou qui a repris dans une série de photographies la question des Demoiselles d’Avignon [Triptyque sans-titre, série Les Demoiselles de Porto-Novo, ndlr] en présentant des prostitués avec des masques africains. »

Les Demoiselles d'Alabama (Des Nudas) (1985), de Robert Colescott. Acrylique sur toile 243,8 x 233,6 cm. © Robert Colescott estate / Greenville County Museum of Arts

Il se trouve aussi que l’artiste congolais Chéri Samba, fondateur de la peinture populaire, cite volontiers Picasso dans une de ses œuvres, il en reste néanmoins un artiste autodidacte, nourri plus par son environnement, l’art des affiches et les bulles de la bande dessinée que par le style picassien. Quant à Romuald Hazoumé, il ne va certainement pas nier Picasso dont il détourne le « primitivisme », mais il se défend d’être un nouveau Picasso africain : « mon travail est un pur hasard ». Sans parler du fait que l’influence de l’art africain sur Picasso « n’a jamais fait objet d’un travail scientifique systématique » et beaucoup d’autres artistes importants d’autres continents sont restés absents du Grand Palais et de la réflexion de l’exposition. Pour ne citer que deux exemples : avec ses accumulations d’ustensiles en inox, la star indienne Subodh Gupta se réfère certainement plus à Marcel Duchamp qu’à Picasso, sans parler de l’artiste rebelle chinois Ai Weiwei qui se revendique ouvertement de l’héritage de Duchamp.

Quand la Picasso.mania évite Duchamp

Cette sélection biaisée est complètement assumée par les trois commissaires de l’exposition. Car derrière la Picasso.mania se cache justement un vieux débat : qui est la figure titulaire de l’art contemporain d’aujourd’hui : Picasso ou Duchamp ? Malgré une réouverture du musée Picasso en fanfare (« Ce débat Picasso-Duchamp est tranché depuis le début »), dans l’exposition Picasso.mania, la confrontation avec Duchamp est consciemment évitée, la lutte acharnée entre les deux camps est surtout menée à travers l’œuvre de Jasper Johns. « Nous, on ne cherche pas du tout à fixer ce type de hiérarchie, mais les Américains le font, assure le commissaire général Didier Ottinger. Jasper Johns apparaît aujourd’hui comme étant le grand artiste moderne par excellence. Pour le MoMA à New York, après Picasso, il y a Jasper Johns. Il se trouve qu’on a rassemblé les Quatre Saisons, le cycle de Jasper Johns qui est une forme de monument de son œuvre. »

À défaut d’apporter les arguments des détracteurs de Picasso, l’exposition admet volontiers que même Picasso n’était pas toujours reçu comme l’artiste absolu et mythique qu’il est devenu aujourd’hui. À l’instar de l’historien de l’art américain Douglas Cooper qui parlait à l’occasion de l’exposition de Picasso au Palais des papes à Avignon, en 1973, de « gribouillages incohérents, exécutés par un vieillard frénétique dans l’antichambre de la mort ». Aujourd’hui, pour Didier Ottinger, « les détracteurs de Picasso ne sont plus si nombreux, mais ils l’ont été, dans les années 1960 et 1970. Toute l’avant-garde de cette époque a rejeté cette peinture qu’elle considérait comme l’expression d’un homme au bord quasiment de la folie ou de la tombe. »

Qu’est-ce qui a déclenché la Picasso mania ?

La Picasso.mania sera déclenchée par la redécouverte de l’œuvre tardive de Picasso. « En 1981, le Kunstmuseum de Bâle décide de faire une exposition où vont être présentés et étudiés dans le détail les tableaux de la dernière période de Picasso. C’est le déclic. Les mêmes œuvres sont présentées dans A New Spirit in Painting, à la Royal Academy de Londres. Cette exposition fait le bilan d’un petit séisme que vient de subir l’art contemporain. Selon les organisateurs, l’art contemporain est en train de se convertir d’une façon à peu près unanime non seulement à la peinture, mais à la peinture figurative. Et au milieu de tout cela, qu’est-ce qu’on trouve ? Évidemment Picasso ! »

Dans les années 1980, c’est Andy Warhol qui change la donne avec sa série Tête (d’après Picasso). En même temps, Jasper Johns met en chantier les Quatre Saisons qui doivent presque tout au maître catalan. On voit aussi les artistes du street art comme Jean-Michel Basquiat qui se représente fièrement en Picasso, suivi de George Condo et de très nombreux artistes…

Un mur «Picasso» dans «Picasso.mania» avec des œuvres de l’époque 1906 à 1908 du maître, ainsi que deux œuvres anonymes (arts primitifs) : une sculpture (fragment) en bois, non daté et un masque Tsogho, bois revêtu d’argile blanche, non daté. © Siegfried Forster / RFI

Où sont les détracteurs de la Picasso.mania ?

Depuis, est-ce que Picasso est devenu intouchable ? L’exposition au Grand Palais ne traite pas les aspects critiques à la Picasso.mania. « Les détracteurs de Picasso sont ceux qui ne sont pas dans l’exposition », rétorque Didier Ottinger en souriant. Cette absence n’empêche pas d'y revenir à une autre occasion, promet la co-commissaire Émilie Bouvard, également chargée de l’art contemporain au musée Picasso : « C’est vraiment un débat qu’on a eu au sein du commissariat. En France, on a des artistes qui ont un rapport plus ironique à Picasso, comme, par exemple, Michel Alberola avec son œuvre Pikachu. Je pense aussi à Françoise Vergier et Picasso m’a mordue, des séries autour de Dora Maar. Pour cette exposition, on a finalement choisi de rester dans une filiation revendiquée, peut-être un peu traditionnelle. Au musée Picasso, on a le projet de programmer des artistes très éloignées de Picasso et qui ont avec lui un rapport plus complexe, plus ironique ou dans l’opposition. » 

Ces artistes africains réinterprètent Les Demoiselles d’Avignon.
Emilie Bouvard, co-commissaire de l’exposition « Picasso.mania » et chargée de l’art contemporain au musée Picasso.
07-10-2015 - Par Siegfried Forster

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Picasso.mania, exposition au Grand Palais de Paris, du 7 octobre 2015 au 29 février 2016.