François Hollande: après la Corrèze, le Zambèze

Christophe Boisbouvier dans son bureau à RFI.
© RFI/D.Kianpour

Christophe Boisbouvier, notre confrère de RFI, vient d'écrire Hollande l'Africain (La Découverte), une minutieuse enquête sur la politique africaine d'un homme politique qui, jusqu'à son accession à la présidence de la République française, ne semblait guère intéressé par cette partie du monde. Depuis, les choses ont radicalement changé.  

« Hollande, Africain... Qui aurait pensé, il y a encore quelques années, associer ces deux mots ? », remarque d’emblée l’auteur, spécialiste du continent. Pouvait-on imaginer, en effet, que le député de la Corrèze, beaucoup plus intéressé par son département et les affaires françaises que par le Zambèze, pour reprendre la formule du journaliste Raymond Cartier dans les années 1950, deviendrait « Hollande l'Imperator » sous l’équateur ?

Au fil de son enquête dédiée à Ghislaine Dupont et Claude Verlon, Christophe Boisbouvier suit l'ascension de François Hollande. D’un stage de huit mois effectué à l’ambassade de France à Alger, en 1978 dans le cadre de ses études à l’ENA, à la direction du Parti socialiste. L'auteur s'attarde bien sûr sur le passage du haut fonctionnaire à l’Elysée au temps de François Mitterrand ce président au passé vichyste et colonialiste qui, en 1957, écrivait encore dans un livre, Présence française et abandon : « un pouvoir central fortement structuré à Paris, des Etats et territoires autonomes fédérés au sein d'une communauté égalitaire et fraternelle, dont les frontières iront des plaines de Flandres aux forêts de l'Equateur, telle est la perspective qu'il nous appartient de préciser et de proposer car sans l'Afrique il n'y aura pas d'histoire de France au XXIe siècle. »

François Hollande n'a jamais critiqué la politique africaine du président socialiste (l'intervention au Tchad en 1983 par exemple). Aucune condamnation non plus de la version mitterrandienne de la Françafrique. Et pourtant…

« Des coups à prendre »

«Hollande l'Africain», de Christophe Boisbouvier. Ed. La Découverte. © DR

François Hollande est un proche de Lionel Jospin qui, devenu Premier ministre (de cohabitation) en 1997 « a tenté de solder les comptes africains de la période Mitterrand », écrit l'auteur. Quand, à son tour, il a accédé au poste de Premier secrétaire du PS, l'élu de Tulle n'a, en revanche, porté aucun intérêt particulier à l'Afrique. Pire, il s'est détourné « volontairement de cette Afrique où, disait-il, il n'y a que " des coups à prendre " ».

Christophe Boisbouvier relève, par exemple, que le député Hollande, pourtant membre de la commission de la défense de l'Assemblée nationale, n'a pas participé aux travaux de la mission parlementaire sur le Rwanda créée en 1998. A l’époque, « le Rwanda ne l'intéresse pas et le dossier rwandais, particulièrement épineux, lui inspire quelques craintes ».

Cette méfiance n’excluait cependant pas les contacts cordiaux avec les hommes politiques du continent surtout s’ils étaient socialistes, comme l'Ivoirien Laurent Gbagbo. Des relations au zénith lors de l'élection présidentielle ivoirienne de 2000, avant une rupture brutale, quatre ans plus tard, à la suite de graves violations des droits de l'homme perpétrées par le régime de l'ancien ami du PS français.

« Quand on est au pouvoir et qu'on se dit socialiste, il faut être exemplaire », dit alors François Hollande qui, par la suite, a approuvé l'arrestation de l'ancien président ivoirien avec le soutien décisif de l'armée française, en 2011.

S'il n'a jamais condamné la Françafrique de François Mitterrand, François Hollande n'a pas plus critiqué les manières de faire de Jacques Chirac qui avait pourtant, nous rappelle l'auteur, de « vieux amis pas très démocrates », à qui il n'a cessé « de témoigner sa fidèle affection »; Ben Ali, Sassou-Nguesso, Idriss Déby, Gnassingbé Eyadema... Que fit alors le chef de l'opposition « pour se démarquer de la politique très " françafricaine " de Chirac? Rien ou presque rien ».

La discrétion fut également de rigueur après l'élection de Nicolas Sarkozy exceptées « quelques réactions convenues et faussement outrées ». Christophe Boisbouvier souligne la faiblesse, selon lui, des réactions de François Hollande sur la Libye ou bien encore le discours de Dakar. Selon lui, « tout se passe comme si la politique africaine de la France n'avait d'intérêt, pour la gauche, que quand elle lui permet de se positionner dans les combats quotidiens qui l'opposent à la droite ». Et réciproquement serait-on tenté de dire.

2012 : Rendez-vous avec l’Afrique

On le sait, en France (comme partout ailleurs) on ne gagne pas une élection présidentielle en parlant de la politique étrangère. Encore moins de l'Afrique. Durant sa campagne de 2012, François Hollande a été néanmoins forcé de s'y intéresser. Etait-il sincère quand il disait vouloir mettre fin à la Françafrique, quand il affichait sa volonté d’en finir « avec les rapports de domination, d'influence et d'affairisme pour les amis du pouvoir » ? Ou ce pragmatique cachait-il son jeu ? Pensait-il à une des maximes préférées de Louis XI : « Qui ne sait pas dissimuler, ne sait pas régner ». Entre les deux tours, il envisagea en tout cas des relations entre la France et l'Afrique fondées sur des principes de solidarité et la défense de la démocratie.

Christophe Boisbouvier raconte avec précision la constitution de l'équipe chargée des questions africaines à l'Elysée, avec « les jeunes lions et les vieux crocodiles ». Il nous rappelle, d’autre part, les premiers pas du président en Afrique, son discours de Dakar à lui, le 12 octobre 2012 avant un voyage glacial à Kinshasa. C'était encore l'époque des déclarations d'intention. « Le temps de la Françafrique est révolu, répéta alors le nouveau chef de l'Etat devant les députés sénégalais, il y a la France, il y a l'Afrique, avec des relations fondées sur le respect, la clarté, la solidarité ». Cependant, si François Hollande président ne voulait plus des dérives du passé, il a dû immédiatement prendre en compte des liens privilégiés entre la France et certains régimes africains en matière d'économie et de défense et faire connaissance d’oligarchies au pouvoir depuis des lustres. Il y avait donc les principes et la realpolitik.

Un autre Hollande

Et puis il y a eu le Mali et la métamorphose présidentielle. Le Mali et la guerre pour repousser les rebelles du Nord prêts à envahir le pays en janvier 2013. Oubliée alors la promesse de ne pas envoyer de troupes françaises sur place. Le journaliste de RFI raconte dans le détail la journée du 11, lorsque le président Hollande décida d'intervenir pour, dit-il alors aux Français, « lutter contre des éléments terroristes ».

Dés lors, c'est un tout autre Hollande qui s'est révélé. « Un Hollande chef de guerre et chef de " com ", un Hollande qui se comporte au Mali comme en terrain conquis et qui s'assoit sur ses principes démocratiques en nouant une alliance avec le Tchadien Idriss Déby ». Un président qui, le 2 février, à Bamako, lança sans droute imprudemment : « Je viens sans doute de vivre la journée la plus importante de ma vie politique » et exigea que des élections soient organisées au plus tôt.

Mais ce n'était que le début de l'histoire. « Si François Hollande a cru que Serval ne serait qu'une courte parenthèse guerrière dans son quinquennat africain, il s'est lourdement trompé », note l'auteur. En effet, après le Mali, il y a eu l'intervention en Centrafrique et aux confins du Nigeria.

La lutte contre le terrorisme est désormais au cœur des relations entre Paris et l'Afrique. Pas étonnant alors d'y voir évoluer beaucoup de militaires. « France-Afrique: comment l'armée a pris le pouvoir », titrait un hebdomadaire le 10 mars 2014. Le ministre de la Défense serait-il aussi celui de l'Afrique désormais ?

D’autres choses encore

Dans sa passionnante enquête, Christophe Boisbouvier brosse, en outre, le portrait d'un François Hollande défenseur des intérêts économiques français en Afrique, quitte à entretenir des relations chaleureuses avec des dirigeants souvent décriés. Avec Ali Bongo, par exemple. Déjà excellentes sous son prédécesseur, « les relations franco-gabonaises se maintiennent au beau fixe », souligne-t-il. Priorité est donc donnée à l’économie, au commerce alors que la part de l'aide française au développement diminue. Changement d’époque.

De plus, dans Hollande l'Africain, notre confrère décrit les relations de François Hollande avec les présidents africains accrochés au pouvoir depuis des décennies, comme Paul Biya, président du Cameroun depuis 1982, face également à ceux qui, à leur tour, veulent modifier la Constitution afin de demeurer dans leur palais, au Congo, en RDC, au Rwanda...

On apprend également bien d'autres choses dans cette plongée au cœur de la politique africaine du septième président de la Ve République, comme la proximité du président français avec le Guinéen Alpha Condé au nom « d'une vieille camaraderie socialiste » ou bien encore « les multiples connexions des dirigeants socialistes avec l'Afrique »

Reste la question essentielle. Les relations entre la France et l'Afrique ont-elles changées ? Christophe Boisbouvier nous incite à la prudence. « Hollande et l’Afrique, c’est un peu l’histoire d’un socialiste qui se méfie depuis toujours de la vieille jument franco-africaine, qui en prend les rênes en croyant la dompter et qui finit pas se laisser conduire par elle », note-t-il.

Néanmoins, une chose est sûre selon lui. La France a besoin du continent pour tenir son rang. Rien de nouveau sous le soleil. « Sans l'Afrique, le Hollande de 2015 se sentirait un nain politique. Et tant pis s'il faut s'asseoir sur quelques principes fondamentaux. Paris vaut bien une messe ».  

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