A Brazzaville, les manifestations tournent à l'affrontement violent

Barricade lors de la manifestation du mardi 20 octobre au matin, à Brazzaville.
© RFI/BH

Brazzaville a été mardi 20 octobre le théâtre d’affrontements violents entre forces de l’ordre et opposants au référendum constitutionnel prévu dimanche prochain. Des heurts ont également éclaté dans d’autres villes du pays. Au moins quatre personnes ont été tuées, dont trois à Brazzaville, selon un bilan officiel provisoire. L’un des chefs de l’opposition appelle à une « insurrection pacifique » tandis que le ministre de l'Intérieur dénonce une « insurrection organisée et coordonnée ».

A six jours du référendum constitutionnel prévu dimanche prochain, les opposants à cette consultation sont plus mobilisés que jamais. Mardi soir, Pascal Tsaty Mabiala, secrétaire général de l'Union panafricaine pour la démocratie sociale (UPADS), le premier parti de l'opposition congolaise, a de nouveau appelé à une « insurrection pacifique populaire » pour empêcher la tenue d’un référendum que ses contempteurs qualifient de « coup d’Etat constitutionnel ». Les opposants au référendum avaient donné jusqu’à lundi soir au président Denis Sassou-Nguesso pour renoncer au référendum du 25 octobre, promettant qu’à l’expiration de cet ultimatum ils ne reconnaîtraient plus la légitimité du président congolais.

Au moins quatre morts, selon les autorités

Finalement, pour ce qui concerne Brazzaville, les manifestations anti-référendum ont rapidement tourné court, et viré à l’affrontement avec la police. La journée a été particulièrement tendue dans la capitale congolaise. Au moins deux personnes ont été tuées par balle, de sources hospitalières, et on comptait plusieurs blessées.

Dans la soirée, Raymond Mboulou, ministre congolais de l'Intérieur, est intervenu à la télévision publique pour dresser le bilan « provisoire » de ce qu'il a qualifié d'« insurrection organisée et coordonnée » : « Quatre morts, dont trois à Brazzaville et un à Pointe-Noire [et] sept blessés admis dans les hôpitaux de Brazzaville et trois éléments de la force publique grièvement blessés. » Cinq maisons de responsable politiques ont été incendiées ou saccagées dans le pays. Selon les autorités, seize personnes ont été interpellées à Brazzaville et seront prochainement présentées à la justice « pour répondre de leurs actes ». Dans le communiqué lu à la télévision, le ministre pointe l'attitude de jeunes gens qui, selon lui, s'en sont pris aux forces de sécurité et ont visé des commissariats de police et des brigades de gendarmerie.

Provocations de la police, selon l'opposition

Dès l’aube, les premiers opposants au référendum ont commencé à se rassembler dans les quartiers de Bacongo et Makélékélé. Mais très vite ils en ont été empêchés par les forces de l’ordre. « Je me suis réveillé en sursaut. Il y avait des cris, des détonations, des bombes lacrymogènes », raconte un habitant. « Je ne pouvais pas rester sur place », lâche-t-il. Mais quand il tente de fuir, « les bombes lacrymogènes ont commencé à exploser partout et ça nous a empêchés de continuer la marche ».

Selon des témoins sur place, les violences ont duré plusieurs heures, au cours desquelles les manifestants ont incendié trois commissariats. En fin d’après-midi, la police continuait d’ailleurs à patrouiller dans les rues de ces quartiers, désertes, mais où l’on pouvait apercevoir encore éclats de bombes lacrymogènes et pneus brûlés.

Mais si le gouvernement accuse les militants de l’opposition d’être à l’origine des violences, pour l'opposant Mathias Dzon, président de l'Alliance pour la République et la démocratie (ARD) la provocation vient au contraire de la police. « Nous avions toutes les autorisations possibles. Mais à la veille du meeting, on nous dit vous ne pouvez plus faire le meeting », accuse-t-il. « Nous avons prévu des endroits de rassemblements pour nos militants. Mais à l’heure fixée, au moment où nos militants devaient s’y rendre, surprise : la police avait déjà quadrillé toute la ville, s’est mise à lancer des bombes lacrymogènes sur nos militants. Et nos militants n’ont eu d’autre choix que, dans certains quartiers, de mettre des barricades », affirme l’opposant joint par RFI. « Il y a eu une provocation de la police. Il n’est pas justifiable que l’on ait tiré des bombes lacrymogènes, tiré à balles réelles sur la population, sur nos militants. »

Mathias Dzon, président de l'ARD (opposition)
20-10-2015

Les partisans du oui autorisés à manifester

Les partisans du « oui », eux, ont pu manifester. Mais ils l’ont fait dans un autre quartier de la ville, et dans une tout autre ambiance. Un rassemblement que certains ont même qualifié de « carnaval », tant l’atmosphère bon enfant était de mise. « Ceux qui ne sont pas pour le "oui" ont tenté de manifester, d’instaurer la violence dans la ville. Donc, nous avons organisé une marche pour la paix dans le pays », expose Christian Okemba, coordinateur de la plateforme pour le « oui » au référendum. « Tout le monde est libre de manifester, mais respectons les règles du jeu. » Après la marche, certains militants du « oui » se sont regroupés au niveau du rond-point de la Poste, dans le centre-ville de Brazzaville, dansant au son des tam-tams et arborant des t-shirts en faveur du oui. Mais, en fait, la majorité des habitants de Brazzaville est restée silencieuse, la plupart des habitants ayant décidé de rester chez eux, par peur des violences.

Thierry Moungala, ministre congolais de la Communication, a justifié ce mardi midi, sur RFI, l'interdiction qui a été faite aux manifestants de descendre dans la rue aujourd'hui. « Il est logique que la force publique se mette en face de ceux qui veulent marcher vers le palais présidentiel », a-t-il martelé. « Pour les rassemblements strictement liés à la campagne électorale, il y a des lieux qui ont été désignés et d'autres interdits pour des raisons d'ordre public », a-t-il précisé.

Incidents à Pointe-Noire

Des incidents ont également été rapportés dans d’autres villes du pays. A Pointe-Noire, la seconde ville du Congo, après un week-end très tendu, les opposants ont à nouveau tenté de manifester ce mardi matin près du rond-point Lumumba. Ils en ont été empêchés par la police et la gendarmerie, appuyés par un contingent de militaires portant des bérets rouges. Des hommes qui avaient déjà été signalés dès lundi soir à Pointe-Noire, où des témoins rapportent que des barricades ont été érigées et des pneus brûlés.

Certains parlent de victimes, mais les bilans sont contradictoires. A Dolisie, où les représentants de l’opposition devaient tenir meeting, des témoins ont rapporté à RFI que la ville est quadrillée par l’armée depuis mardi matin. Mais aucun incident n’aurait eu lieu. A Sibili, Emile Ouosso, ministre congolais des Travaux publics, qui est aussi le président de la campagne référendaire du Parti congolais des travailleurs (PCT, parti de Denis Sassou Nguesso), a rapporté avoir été empêché de sortir de chez lui par des opposants qui ont jeté des pierres sur sa voiture et sa maison.

Réseaux et RFI coupés

Le réseau internet sur les téléphones portables et les SMS ont été coupés dans le pays, de même que les ondes de RFI. Mais le ministre de la Communication a assuré que ces coupures étaient indépendantes de la volonté des autorités. « Il y a une maintenance qui est faite et qui ne touche pas que l’émetteur qui concerne RFI », a-t-il assuré, mettant la coupure du réseau téléphonique sur le compte de « réseaux assez fragiles » incapable de faire face à « l’engorgement ».

Un argument qui ne convainc pas l’écrivain Alain Mabanckou. Actuellement en France, il ne parvient pas à avoir de nouvelles de son pays. « Les moyens de communication sont verrouillés. Il n’y a pas internet, il n’y a pas Whatsapp (…). Cela va à l’encontre des libertés d’expression », dénonce l’auteur. « Je souhaite que l’on respecte ce peuple. Ce peuple a le droit de dire ce qu’il pense. Et moi, en tant qu’écrivain j’ai le devoir d’être derrière lui pour lui permettre de dire non, ou oui, au destin qui lui est proposé. On ne peut pas le museler, on ne peut pas le gommer. Nous ne sommes plus à l’époque du Moyen-Âge chrétien. »

Alain Mabanckou appelle au respect des libertés au Congo-Brazzaville
20-10-2015


■ Pour les Etats-Unis, « l’enjeu n’est pas la violence, mais le respect de la Constitution »

« La décision du président Sassou d’organiser un référendum sur une nouvelle Constitution qui lui permettrait d’exercer un autre mandat est profondément inquiétante ». Sarah Sewall, sous-secrétaire d’Etat américaine à la Société civile, la démocratie et les droits de l’homme, qui était en visite de l’autre côté du fleuve, à Kinshasa, a dit son inquiétude sans ambiguité. « La Constitution proposée a été rédigée à huis clos, elle a bénéficié d’observations extrêmement limitées de la part du public et elle n’a pas été largement disponible aux électeurs pour examen pendant la campagne », juge Sarah Sewall, qui dénonce également le fait que « certains membres de l’opposition ont été arrêtés arbitrairement et détenus ».

Autre sujet d’inquiétude pour la représentante du gouvernement américain : « Ces derniers jours – samedi et aujourd’hui – la police a tiré à balles réelles sur la foule, blessant plusieurs partisans de l’opposition. Nous demandons vivement à toutes les parties, y compris le gouvernement et l’opposition, d’engager un dialogue et de s’abstenir de toute action violente qui pourrait saper la paix chèrement acquise que les Congolais méritent. L’enjeu n’est pas la violence, mais le respect de la Constitution. »